Maïdan, de la révolution romantique à la révolution du sacrifice

Maidan, la Révolution de la Dignité ukrainienne: souvenirs d’un Nantais. Comment un embrasement romantique, libéral et national a soulevé Kyiv avant de basculer en une révolution du sacrifice, dans l’incompréhension occidentale?

1. L’Ukraine une « Petite Russie »?

Bernard Grua, Monastère du Sauveur-Saint-Euthyme sous la neige à Souzdal, anneau d'or, Russie
Monastère du Sauveur-Saint-Euthyme sous la neige à Souzdal, anneau d’or, Russie photo Bernard Grua 2010

J’ai voyagé dans différents pays de l’ex-URSS, Tajikistan, Kirghizstan, Ouzbékistan et, bien sûr, Russie. J’ai visité ce dernier pays de nombreuses fois, principalement la Sibérie, en été et en hiver.

Bernard Grua :  
Village sur la route de la Kolyma, Iakoutie, Sibérie
Village sur la route de la Kolyma, Iakoutie, Sibérie – 27/12/2010 – photo Bernard Grua DR

J’ai beaucoup d’amis russes. J’ai cherché à mieux comprendre les origines de leur pays. M’étant penché sur l’histoire officielle, j’ai cru comprendre, à tort, que pour connaître les racines russes il convenait de s’intéresser à l’Ukraine. Avant les événements de ces derniers mois, j’ai donc eu l’occasion d’aller deux fois, là aussi en en été et en hiver, en Ukraine : Kyiv, Ivano-Frankivsk, Loutsk, Lviv, Carpates, région de Shatsk.

Bernard Grua :  
Montagnards des Carpates se rendant au marché du lundi, Kosmach, Carpates, Ukraine 26/12/2011
Montagnards des Carpates se rendant au marché du lundi, Kosmach, Carpates, Ukraine 26/12/2011 – photo Bernard Grua DR

Une fois sur place, j’ai réalisé que je n’étais pas dans une « petite Russie » mais dans un pays bien différent. Les Russes ont une hospitalité et une fidélité en amitié que l’on ne trouve pas en France. Mais il y a des sujets qu’il ne faut pas aborder, même avec ceux dont on est le plus proche. Il n’est pas question d’émettre le moindre doute sur le régime en place, sur la politique suivie et sur l’homme qui en est à la tête. La Russie est un pays au patriotisme ombrageux et au nationalisme attisé par le pouvoir. Ce dernier accroît son emprise sur ses citoyens en se créant des ennemis réels ou imaginaires. La haine de l’Europe et des Etats-Unis est un des principaux ciments du poutinisme.

Bernard Grua :  
Place du marché (Ploshcha Rynok) . Lviv, Unesco World Heritage. Volhynie, Ukraine. 05/08/2012
Place du marché (Ploshcha Rynok) . Lviv, Unesco World Heritage. Galicie, Ukraine. 05/08/2012 – photo Bernard Grua DR

En revanche, les Ukrainiens que j’ai rencontrés n’avaient aucune prévention contre les pays de leur frontière ouest. Ils parlaient librement de politique. Ils disaient à quel point ils aspiraient à partager les valeurs occidentales pour mettre fin à la corruption qui tuait leur pays, leur avenir et leurs espoirs. Finalement, je n’ai rien trouvé de plus pertinent que ce que m’a dit, en 2011, au tout début de mon premier séjour, Yuriy, un jeune professeur de Lviv. Il avait  résumé tout ce que j’ai entendu depuis :

« Avec ce gouvernement, nous sommes revenus 20 ans en arrière. Nous devons nous développer. Pour cela nous avons besoin de stabilité,de démocratie et d’Europe ». 

Bernard Grua : Nastya devant la laure des grottes Pechersk Lavra de Kiev
Nastiya, jeune Ukrainienne, devant la laure des grottes (Pechersk Lavra) de Kiev – photo Bernard Grua DR

2. Le pressentiment d’un évènement historique majeur

Le 22 novembre 2013, je suis tombé sur la une du journal le Monde : « L’Ukraine tourne le dos à l’Union Européenne » en dénonçant, la veille, l’accord d’association dont la signature était prévue pour la semaine suivante. Je savais que c’était faux. Il ne s’agissait pas de l’Ukraine mais du clan Ianoukovitch à la tête du pays. La jeunesse ukrainienne, même si elle n’avait pas participé à la « révolution orange », en avait retenu les fruits amers ainsi qu’une absence totale de confiance  en sa classe politique. Plus que les bienfaits matériels immédiats de l’Europe, elle savait qu’il y aurait un ajustement douloureux, cette nouvelle génération en attendait une contrainte externe sur la gouvernance nationale.

Seule une pression européenne, pensait-elle, était en mesure de conduire son pays à respecter ce qui allait permettre de le sortir du sous-développement où il s’enfonçait. J’ai tout de suite pensé que cette jeunesse allait s’enflammer. De fait le mouvement avait déjà commencé dans les universités, dès le 21 novembre, aux cris de « A Maïdan! ». « Maïdan Nézalejnost » est la grande place de l’Indépendance, à Kiev. Le 24 novembre j’étais à la première manifestation française d’Euro Maïdan sur le parvis des droits de l’homme, à Paris.

Bernard Grua, Maidan : Drapeaux européens et drapeaux ukrainiens - Première manifestation Euromaidan à Paris, 24/11/2013
Drapeaux européens et drapeaux ukrainiens -Première manifestation Euromaidan à Paris, 24/11/2013 – photo Bernard Grua DR

Je voulais prendre des photos  pour mes amis ukrainiens, pour leur montrer qu’ils n’étaient pas seuls. Quand le pouvoir de Ianoukovitch, le 30 novembre 2013, a lancé un assaut sanglant pour disperser Maïdan, j’étais à Carhaix en Centre Bretagne. Là, j’ai rencontré un reporter de « ProRussia.tv », la télévision française aux ordres de Poutine. Selon ses affirmations, EuroMaïdan ne concernait que quelques centaines de personnes, toutes payées par la fondation Soros. Même si, à l’époque, on ne recourait pas encore à la vieille rhétorique soviétique qualifiant le mouvement démocratique ukrainien de fasciste, c’en était déjà trop.

Je me suis dit que je devais aller, moi-même, voir ce qui s’y passait. Je voulais faire mes propres observations pour pouvoir contrer ce genre d’imposteurs. J’ai donc annulé le séjour que j’avais prévu pour mes vacances de Noël, dans un petit village de Iakoutie, au Nord-Est de la Sibérie, où j’aurais dispensé du soutien scolaire pour des écoliers apprenant le français. J’avais confiance aussi dans la force démocratique de l’Ukraine. Je voulais voir tomber le dernier pan du « mur de Berlin ». Je voulais assister à l’ultime démembrement de l’URSS. J’avais l’intime conviction qu’il allait se passer un événement historique majeur. Je suis donc allé à Kiev et Ivano-Frankivsk entre le 20 décembre 2013 et le 1erjanvier 2014.

Bernard Grua, Maidan : Vietche sur la place de l'indépendance (Maidan Nezalezhnosti ), Kiev, Ukraine - 22/12/2013
Vietche sur la place de l’indépendance (Maidan Nezalezhnosti ), Kiev, Ukraine – 22/12/2013- photo Bernard Grua DR

Le mur n’a pas été abattu mais la répression n’a pas triomphé, non plus. J’ai eu quelques jours de libres en février entre deux missions professionnelles. J’ai quitté Milan, le vendredi 14 février 2014 au soir, pour Kiev. Le 18, j’ai été sans m’en rendre vraiment compte au cœur de la solution ultime envisagée par le pouvoir. Puis, dans la nuit du 18 au 19 février, Maïdan ravagé, en flamme, réduit à une peau de chagrin, a tenu avec des moyens dérisoires, face un assaut meurtrier d’une violence inouïe.

Les horreurs ne faisaient en réalité que commencer mais la révolution ukrainienne était sauvée. Ce miracle est dû, à mon avis, au fait que la rue Krechtchatik était restée ouverte. Au petit matin, je l’ai parcourue, à pied, avec mes bagages pour partir à Leipzig. Le 20 février des tireurs d’élite ont abattu des dizaines de protestataires désarmés dans la rue de l’Institut. Le 22 février 2014, Ianoukovitch avait pris la fuite.

3. Maïdan, épicentre de la révolution dans une Kiev sereine, familière et intemporelle

En arrivant dans le pays, fin décembre 2013, puis mi-février 2014, je n’ai pas eu de première impression… Dans cette cité que l’on disait en proie au chaos, tout était familier, tout fonctionnait normalement. C’était la Kiev que je connaissais, sereine, intemporelle.

Bernard Grua, Maidan : Pont passant par dessus la rue de l'Institut en face du Palais d'Octobre et surplombant une des barricades fermant le Maidan, Kiev, Ukraine - 22/12/2013
Pont passant par dessus la rue de l’Institut en face du Palais d’Octobre et surplombant une des barricades fermant le Maidan, Kiev, Ukraine – 22/12/2013 – photo Bernard Grua DR

Dans l’aéroport, il n’y avait pas plus de contrôle de police qu’à l’ordinaire. Les marchroutkas, le métro les magasins, les restaurants, avaient leur activité habituelle. On était loin d’imaginer que, dans cette même ville, se déroulaient des événements d’une importance mondiale. En réalité, tout se passait dans un périmètre relativement réduit.

Bernard Grua, Maidan : Une Kiévienne accrochant des boules de Noël sur un sapin situé devant l'hôtel de ville, Kiev, Ukraine - 24/12/2013
Une Kiévienne accrochant des boules de Noël sur un sapin situé devant l’hôtel de ville, Kiev, Ukraine – 24/12/2013 – photo Bernard Grua DR
Femmes se rendant à leur travail en traversant le Maidan  Kiev, Ukraine - 24/12/2013 - photo Bernard Grua DR
Femmes se rendant à leur travail en traversant le Maidan Kiev, Ukraine – 24/12/2013 – photo Bernard Grua DR

Sur Maïdan, non plus, ma première vision n’avait rien de surprenante. Je retrouvais ce que j’avais vu en photos ou en vidéo. En revanche, même si j’y étais un peu préparé, je n’aurais pas pu imaginer à quel point les gens étaient calmes et à quel point ils étaient ouverts les uns vis à vis des autres. Quand on commençait une conversation, avec qui que ce soit, il n’y avait plus moyen de la stopper. On ne pouvait s’en sortir qu’en disant : « Слава Україні! » (Gloire àl’Ukraine) ! Ce à quoi l’interlocuteur répondait « Героям Слава! » (Gloire aux héros) et vous serrait la main ou vous embrassait, quand il s’agissait d’une baboussia (Grand-mère).

Bernard Grua, Maidan : Une baboussia patriote avec Sveta, jeune photographe ukrainienne, sur la rue Krechtchatyk, Kiev, Ukraine - 21/12/2013
Une baboussia patriote avec Sveta, jeune photographe ukrainienne, sur la rue Krechtchatyk, Kiev, Ukraine – 21/12/2013 – photo Bernard Grua DR

4. La révolution romantique

Bernard Grua, Maidan : Personnages sur le Maidan et la rue Krechtchatyk.
Activiste se chauffant à une corbeille transformée en brasero - Baboussia aux couleurs nationales y compris housse de téléphone et housse de parapluie - Activiste gardant une tente et parcourant les offres d'emploi dans le journal Rabota (travail), noter le président, Viktor Ianoukovytch, et le premier ministre, Mykola Azarov, dans une cage - décembre 2013
Personnages sur le Maidan et la rue Krechtchatyk.
Activiste se chauffant à une corbeille transformée en brasero – Baboussia aux couleurs nationales y compris housse de téléphone et housse de parapluie – Activiste gardant une tente et parcourant les offres d’emploi dans le journal « Rabota » (travail). Noter le président, Viktor Ianoukovytch, et le premier ministre, Mykola Azarov, dans une cage – décembre 2013, photo Bernard Grua DR

Bien sûr, il y avait ces rumeurs de personnes disparues, enlevées dans les hôpitaux mais, honnêtement, cela semblait assez lointain. Fin décembre 2013, Maïdan, la plus prestigieuse place de la capitale ukrainienne, était un grand village enfumé où se développait une bienveillante forme de vie rurale.

Bernard Grua, Maidan : Chaudron de cuisine d'activistes sur le Maidan 21/12/2013 - Kiev Ukraine
Chaudron de cuisine d’activistes sur le Maidan 21/12/2013 – Kiev Ukraine, photo Bernard Grua DR

Il y planait des fumets de bortsch, qui s’échappaient des immenses chaudrons bouillonnants.

Bernard Grua, Maidan : Activistes contrôlant l'entrée nord-est du Maidan contre les titouchky et les provocateurs, Kiev, Ukraine - 24/12/2013
Activistes contrôlant l’entrée nord-est du Maidan contre les titouchky et les provocateurs, Kiev, Ukraine – 24/12/2013, photo Bernard Grua DR

Les « uniformes » des gardiens, aux barricades d’entrée, étaient faits de « bric et broc ». Ils n’étaient pas armés. Ils n’avaient même pas un bâton pour se défendre. Leurs têtes étaient couvertes de casques de chantier oranges surmontant généralement un bonnet laine. Le bruit du bois que l’on fendait, pour alimenter les cuisines, les poêles des tentes et les braseros extérieurs, faisait écho à la puissante sono du podium d’où jaillissaient des discours politiques, des chants civils, patriotiques ou religieux.

Bernard Grua, Maidan : Fumées, brouillard, tentes et sono le soir du nouvel an sur le Maidan, Kiev Ukraine - 31/12/2013
Fumées, brouillard, tentes et sono le soir du nouvel an sur le Maidan, Kiev Ukraine – 31/12/2013 photo Bernard Grua DR
Bernard Grua, Maidan : Vietche sur la place de l'indépendance (Maidan Nezalezhnosti ), Kiev, Ukraine - 22/12/2013
Vietche sur la place de l’indépendance (Maidan Nezalezhnosti ), Kiev, Ukraine – 22/12/2013- photo Bernard Grua DR
Bernard Grua, Maidan : Activistes se chauffant sur la place de l'indépendance (Maidan Nezalezhnosti) - 31/12/2013
Maidan 31/12/2013 – photo Bernard Grua DR

Il y avait une forme d’allégresse aimable et sécurisante. Ce qui m’a le plus frappé, c’est cette gentillesse et cette fraternité qui enveloppaient Maïdan.
On ne savait pas trop comment le mouvement allait aboutir mais il y avait une grande effervescence créatrice.

On aurait dit une sorte de « Mai 68 » (mouvement de contestation parisien du printemps 1968), en plus généreux et en plus respectueux.

Bernard Grua, Maidan : Pères de famille et jeunes de garde sur une barricade du Maidan, Kiev, Ukraine  - 23/12/2013
Pères de famille et jeunes de garde sur une barricade du Maidan, Kiev, Ukraine – 23/12/2013 – photo Bernard Grua DR
Bernard Grua, Maidan : Activiste passant la nuit sur une barricade de Maidan, Kiev Ukraine - 23/12/2013
Activistes passant la nuit sur une barricade de Maidan, Kiev Ukraine – 23/12/2013, photo Bernard Grua DR

J’avais l’impression de baigner dans une révolution romantique. Le romantisme imprégnait Maïdan, même si l’on pouvait voir à quel point l’organisation d’ensemble était époustouflante. Maïdan, commune libre de Kiev, dans sa perfection communautaire, ne ressemblait à rien de ce que l’on pouvait imaginer. Porteuse de tant d’espoirs, elle restera comme un événement majeur de l’Europe, en ce début du XXIème siècle. On s’en souviendra comme d’une incroyable utopie, que des fous généreux et désintéressés avaient réussi à faire vivre par soif de paix, de justice et d’honnêteté.

Bernard Grua, Maïdan :  "A Magadan", lieu du Goulag Sibérien sur la mer d'Azov (Pacifique). Masque du président ukrainien Viktor Ianukovitch et de Vladimir Putin son mentor.  Place de l'indépendance (Maidan Nezalezhnosti ) Kiev, Ukraine - 22/12/2013
« A Magadan », lieu du Goulag Sibérien sur la mer d’Okhotsk (Pacifique). Masque du président ukrainien Viktor Ianukovitch et de Vladimir Putin son mentor. Place de l’indépendance (Maidan Nezalezhnosti ) Kiev, Ukraine – 22/12/2013 , photo Bernard Grua DR

5. La révolution du sacrifice

Je suis revenu quelques jours en février 2014. Maïdan avait beaucoup changé. L’atmosphère était plus dramatique et plus funèbre. Entre temps, il y avait eu les lois dictatoriales et les morts de la rue Grouchevski. Une forme de tension imprégnait les lieux. Le 16 février j’étais sur Krechtchatik, principale rue qui mène à Maïdan. Suite aux accords passés, les activistes devaient évacuer l’Hôtel de Ville. Pravy Sektor s’y opposait.

Pravy Sektor devant l’hôtel de ville de Kyiv, 16 février 2014
Pravy Sektor devant l’hôtel de ville de Kyiv, 16 février 2014

L’ambiance était lourde. Tous ces gens masqués, ces boucliers, ces casques militaires, ces battes de base-ball, ces « uniformes » devant le bâtiment étaient sinistres. Visiblement la bonne humeur avait disparu. Maïdan était sillonné par des sections, elles aussi, casquées et entièrement équipées. Le lendemain, j’ai cherché tous les protestataires dont j’avais fait des portraits en décembre. Je venais avec des tirages papiers que je voulais leur donner. Je ne retrouvais personne. Pavlo , d’Ivano-Frankivsk, m’a téléphoné : « Fais-tu beaucoup de prises de vue ? ». Je lui ai répondu que je trouvais le climat bizarre. Je ne savais plus quoi photographier. Je sentais que beaucoup de choses m’échappaient.

Rue Grouchevski montant vers la Rada (parlement), 16 février 2014
Bernard Grua, Maïdan : Oratoire sur la rue Grouchevski pour les morts de janvier et début février 2014 Kiev, Ukraine
Oratoire sur la rue Grouchevski pour les morts de janvier et début février 2014 Kiev, Ukraine – photo Bernard Grua DR, 18/02/2014

Le Maïdan qui m’avait enthousiasmé et séduit s’était évanoui. Pourtant je ne peux pas dire que je me sentais en danger sur la rue Krechtchatik ou sur Maïdan. Chacun était prêt à m’accorder du temps pour me parler dans mon russe balbutiant, je ne connais pas l’ukrainien, ou pour me donner plus d’explications en anglais. Pour mon plus grand malaise, tous me félicitaient d’être présent en tant que Français. Et moi, lorsque je les quittais, je marchais avec la honte de savoir que mon pays les abandonnait. Je n’avais plus de drapeau français. Je n’avais plus mes rubans tricolores de décembre. Seuls comptaient le bleu et le jaune. Les gens étaient toujours aussi accueillants et sympathiques, même si les regards étaient plus durs. De la révolution romantique, nous étions passés à la révolution du sacrifice.

6. Maïdan, entre mélancolie et cauchemar

Il y a un souvenir, aujourd’hui très mélancolique, qui me poursuit. C’est l’incroyable atmosphère de Maïdan. Je savais que l’on pouvait être charmé par une personne. J’ai appris que l’on pouvait être charmé par une foule. Oui, l’esprit de Maïdan était exemplaire. Je partageais cette communion. Je me sentais ukrainien. La violence et l’injustice des attaques proférées, le discrédit qu’ont tenté d’y apporter certains de mes compatriotes, certains de nos média et nombre de mes amis russes m’ont, à chaque fois, atteint  personnellement. Quand je vois ce qui se passe en ce moment en Ukraine, je me demande si tout ce que j’ai perçu sur Maïdan n’était pas qu’un rêve. Je me demande comment toute cette énergie et toute cette bonne volonté ont pu s’évaporer alors qu’elles auraient étés tant utiles à leur nation.

Maïdan, Kyiv, 31/12/2013, photo Bernard Grua DR
Commentaire de Pavlo Kuzyk, ami ukrainien: "Une autre de mes photos préférées. Le feu fournit un bel éclairage et des reflets sur les décorations du Nouvel An, et les visages des hommes reflètent leur inquiétude et leur incertitude quant à l'avenir du pays."
Maidan, le soir du Nouvel An Kiev, Ukraine, 31/12/2013, photo Bernard Grua DR
Commentaire de Pavlo Kuzyk, ami ukrainien: « Une autre de mes photos préférées. Le feu fournit un bel éclairage et des reflets sur les décorations du Nouvel An, et les visages des hommes reflètent leur inquiétude et leur incertitude quant à l’avenir du pays. »

Mais il y a bien pire. Souvent je revois les flammes qui sortaient de la maison des syndicats en cette nuit du 18 au 19 février. J’imagine l’horreur de tous ces blessés abandonnés à une des morts les plus horribles. Je pense à leur souffrance, eux qui n’ont même pas eu la « grâce » d’une balle libératrice. Je ne peux pas enlever de mon esprit ces personnes sacrifiées lors d’un véritable « Oradour sur Glane ». On nous apprend que les Berkouts les ont piégées. Ils ont incendié l’étage supérieur et l’étage inférieur. On ne connaît ni le nom, ni le nombre de ceux qui ont ainsi péri carbonisés. Personne ne les honore. J’ai écrit, à plusieurs reprises, à EuroMaïdan, pour en savoir plus. Je n’ai pas eu de réponse. Des personnes qui étaient présentes, sur place, le 19 en début de journée, m’ont parlé de 50 à 60 victimes. Aujourd’hui, on nous raconte qu’elles étaient environ 200 et que leurs corps ont été enlevés par les « forces de sécurité » au petit matin. Voilà un meurtre de masse, avec préméditation, qui restera probablement impuni. C’est le triomphe de la bête immonde sur tous ces héros connus et inconnus. Cette bête immonde me hante.

7. Maïdan, quand la Russie retourne dans ses ages sombres et que la France bascule dans l’indignité

J’ai pu constater depuis plus de dix ans l’effrayante montée du nationalisme au pays de Pouchkine, alimentée par un Vladimir Poutine, qui lui doit, entre autres, son succès politique et sa longévité  Mais je croyais qu’il existait une sorte de communauté de personnes instruites et cultivées aimant découvrir les différents peuples du Monde. Je pensais que cette communauté humaniste se jouait des frontières. A ma grande surprise, la réaction de mes amis russes, par rapport à Maïdan, a fait voler en éclat cette bienheureuse certitude.

J’ai compris à quel point le peuple russe, aveuglé par la célébration récurrente de ses héros de la « Grand Guerre Patriotique », n’a jamais porté la moindre attention aux causes de l’ascension de Hitler. Il n’a jamais cherché à s’en prémunir. L’immense majorité de la nation moscovite ne peut simplement pas imaginer qu’elle puisse être contaminée par la peste brune. Pour elle, la révolution ukrainienne a été agitée, avec succès, tel un spectre habillé de tous les oripeaux du démon. Pour elle « fraternité » veut dire « asservissement ». « Liberté » veut dire « fascisme ». Elle a basculé de la raison des lumières aux pulsions les plus primitives. Pendant 20 ans j’ai cru qu’il y avait des valeurs que nous aurions pu partager, une civilisation que nous aurions pu construire ensemble. De ces espoirs, il ne me reste que des ruines obscures. Le premier choc de Maïdan est, paradoxalement, le choc de la barbarie.

Ensuite, il me faut évoquer l’écœurement suscité par l’attitude du pays auquel j’appartiens, qui ne s’est préoccupé que des coucheries Elyséennes et des délires d’un humoriste sans inspiration, reconverti dans l’antisémitisme le plus racoleur, pendant que se déroulaient, à sa porte, des événement aussi cruciaux.

Après que Ianoukovitch se soit enfuit, la France a adopté des sanctions financières contre lui-même et contre ses proches. Ce ne fut guère plus que « le coup de pied de l’âne ». Je ne comprends absolument pas pourquoi ces sanctions n’ont pas été appliquées plus tôt. Nous les appelions tous de nos vœux. Elles auraient probablement accéléré la chute de Ianoukovitch et évité tous ces morts que l’on a connus entre le 18 et le 20 février 2014. Elles auraient limité les milliards de dollars qui ont été détournés et qui manquent, au point de mettre l’Ukraine en faillite, la rendant encore plus vulnérable.

Il faut dire les choses très clairement. En France, sous la 5eme République, les relations extérieures sont le domaine réservé du Président. Le désintérêt complet de François Hollande à l’égard de ce qui s’est passé à Kiev n’est pas digne de la « patrie des droits de l’homme ». Notre pays et l’Union Européenne porteront toujours les stigmates de leur trahison morale. Nous avons abandonné tout un peuple qui voulait partager nos valeurs, le premier peuple qui ait accepté de mourir pour l’Europe.

François Hollande, sans aucune vision historique, sans aucune capacité de décision allait encore en rajouter dans l’indignité. Gérard Araud, Représentant permanent de la France auprès des Nations unies  a très clairement expliqué les agissements russes en Crimée puis dans l’Est de l’Ukraine. Ainsi éclairé, qu’a fait notre Président ? Rien, absolument rien. Il s’est contenté de faire part de notre préoccupation. Il s’est contenté de faire dire, a posteriori, que l’on allait réfléchir à des sanctions, comme s’il était impossible d’anticiper un scénario que tout le monde connaissait et qui se renouvelle à l’infini depuis la Géorgie. Alors nos dirigeants annoncent théâtralement des mesurettes ridicules pour se donner bonne conscience.

Cela ne suffit pas! Une fois l’Ukraine et le Kazakhstan dévorés, notre pays comprendra que la fuite en avant de Vladimir Poutine nous impose la confrontation. La seule alternative à l’affrontement militaire serait de provoquer la ruine de la Russie afin qu’elle ne puisse plus développer ou renouveler son arsenal militaire. Il n’en sera, là aussi, rien. L’aveuglement de notre pays et la veulerie de celui qui en est à la tête n’autorisent pas la réflexion, la détermination et les choix à moyen terme.

Par crainte d’une diminution de notre pouvoir d’achat, par peur d’une nouvelle « guerre froide », nous aurons une « guerre chaude ». La leçon sera d’autant plus dure qu’elle sera tardive car le système poutinien sera encore plus dangereux. Le lâche soulagement sera de courte durée. Pour paraphraser Edouard Daladier en 1938, après les accords de Munich, on aimerait pouvoir dire : « Les cons, s’ils savaient ! ». Pourtant, nous savons tout maintenant. Alors, pourquoi acceptons-nous d’être aussi c*** ?

Bernard Grua : Mistral Vladivostok dans le bassin de Penhoët, St Nazaire, 09/05/2014
Mistral Vladivostok dans le bassin de Penhoët, St Nazaire, 09/05/2014 – photo Bernard Grua DR

Enfin, il y a une honte dont il faut parler, c’est le scandale des navires de la classe Mistral, le « Vladivostok » et le« Sébastopol », en construction à St Nazaire, France. On les appelle BPC, Bâtiments de Projection et de Commandement. Il s’agit de la version la plus sophistiquée des navires d’invasion, capables de transporter un Etat Major, des troupes, des hélicoptères et des chars. Ces navires seront les parfaits chiens de garde d’une Crimée annexée par la Russie au mépris de tous ses engagements et au mépris de toutes les règles de la communauté internationale. Ils présentent une menace imminente pour le reste de l’Ukraine, les pays baltes, la Finlande, la Pologne et la Moldavie. On nous apprend quoi ? Le contrat est maintenu.

Quatre cent marins russes viendront en Loire Atlantique au mois de juin 2014 pour être formés à l’utilisation de ces navires tueurs. Le « Vladivostok » sera livré en octobre 2014, le« Sébastopol », en 2015, à son achèvement. Nos alliés de l’OTAN nous ont fait part de leur désapprobation. Des manifestations contre ce contrat et contre la France se déroulent dans les pays « amis ». La France va être mise au ban des nations civilisées. Elle va s’attirer la haine des Etats maritimes d’Europe. La France est du plus mauvais côté de l’histoire. Elle est, de fait, le pire ennemi de l’Ukraine après la Russie. Elle chemine, main dans la main,avec le bourreau. J’en ai la nausée. Je ne peux pas accepter d’être citoyen d’un pays qui se prostitue de la sorte.

Bernard Grua, Maidan : Mistral Sébastopol en construction, St Nazaire, 09/05/2014
Mistral Sébastopol en construction, St Nazaire, 09/05/2014 – photo Bernard Grua DR

8. Maïdan, la révolution que la France n’a pas comprise

Je dois tout d’abord préciser que je regarde très peu la télévision. Je laisserai donc à d’autres le soin de commenter la bêtise de certains intervenants ou d’animateurs que l’on a pu entendre et voir sur le petit écran. Je lis beaucoup la presse écrite en ne me limitant pas à un seul type de journal ou de magazine. Je lis aussi la presse étrangère. Je suis un simple français. Je n’ai pas la sensibilité à fleur de peau que peuvent avoir, en ce moment, les Ukrainiens ou Franco-Ukrainiens. C’est pourquoi je n’ai pas l’impression que les média français aient beaucoup déformé la réalité du terrain. Je parle, bien évidemment, des journalistes qui se sont rendus sur place.

Je ne détaillerai pas ici les papiers écrits par des personnes situées aux deux extrémités de l’échiquier politique français ou les torchons publiés par des pseudo experts qui, sans avoir été à Kiev, n’ont fait que reprendre la propagande russe par paresse intellectuelle, par intérêt financier, par anti-européisme, par anti-américanisme, par pédanterie ou par goût de la formule. Ce que l’on a pu lire et ce que l’on peut continuer à lire, de leur part, dépasse l’entendement. Toutefois, même pour les journalistes qui se sont rendus sur place, j’ai souvent trouvé que les analyses manquaient de fond.

Les références historiques, concernant l’Ukraine, sont souvent trop « classiques » car, dans les faits, elles se réfèrent à une histoire officielle écrite par le colonisateur, Empire Russe puis URSS. Ainsi, on insiste, souvent, sur le fait que les nations ukrainienne et russe, toutes deux slaves, sont très proches, alors qu’elles n’ont pas la même origine et qu’elles ont suivit des évolutions bien séparées. Iaroslav, grand-prince de Kiev, a marié ses filles à des souverains européens, dont Anna, née en 1024, qui a épousé un roi de France (Henri 1er) et donné naissance à un autre roi de France (Philippe 1er), alors que Moscou n’était que forêts. Néanmoins, sans remonter jusque là,  on peut dire que la nation ukrainienne a une expérience du monde occidental et de la démocratie, que la Russie autocratique n’a jamais eue. Le système politique russe est hérité de l’administration mongole qui a duré plus de trois cents ans alors que, dans cette même période, la nation ukrainienne se répartissait entre plusieurs Etats qui construisirent des cathédrales puis connurent le bouillonnement culturel de la Renaissance.

Là où un tiers de la noblesse russe était d’origine mongole, la noblesse ukrainienne  s’était alliée avec la noblesse polonaise, lithuanienne et hongroise, notamment. On nous dit que les deux langues sont quasiment identiques. En réalité, elles ne sont pas plus proches que ne le sont l’espagnol et l’italien. La langue ukrainienne a au moins autant de points communs avec les langues des autres nations slaves, qui l’entourent, qu’elle n’en a avec le russe. Il est temps, qu’en France, l’histoire de l’Ukraine ne soit pas celle qui a été écrite par ses envahisseurs. Il est temps, qu’en France, nous ayons des spécialistes de l’Ukraine pour ne pas devoir laisser intervenir, en public, des « experts » russes qui ne font que réciter l’évangile du Kremlin.

Les Français ne connaissent pas l’Ukraine, alors nos journalistes ont été confrontés à deux défis : trouver des sources et faire comprendre à leurs auditeurs ou lecteurs ce qu’était le phénomène Maïdan. Là aussi, ils ont abusivement simplifié. A les lire, on assistait à un affrontement entre pro-européens et anti-européens. Pourtant, j’ai observé, de mes propres yeux,un véritable soulèvement populaire. C’était une très forte aspiration démocratique, de tout un peuple, contre les forces d’une dictature corrompue. C’était l’espérance de l’avenir contre la stagnation ou, plutôt, la régression.

On nous parle, maintenant, d’un territoire divisé entre pro-Kiev et pro-russes, sans nous dire que ces derniers ne sont qu’une minorité, même dans les régions qu’on leur dit acquises. Sans ajouter que cette minorité ne s’impose que par la violence et par la corruption des forces de sécurité locales. Si l’on parle aussi, aujourd’hui, d’un mouvement anti-Maïdan, on ne mentionne pas toujours qu’il est le fait d’hommes armés par la Russie, encadrés par des forces spéciales russes, financés par Moscou et par quelques oligarques, voire par Ianoukovitch et le fruit de ses pillages.

A Maïdan, l’alcool était interdit. Maïdan était pacifique. A Maïdan la seule arme, de défense, était la batte de base-ball, et encore. Elle n’a jamais servi à frapper des civils, à les enlever, à les torturer ou à les assassiner. Ce qui se passe à l’Est de l’Ukraine est étranger, violent, criminel et imbibé d’alcool. On peut y craindre un scénario à la yougoslave. On a même pu constater, ces derniers jours, un début d’épuration ethnique. La « chasse à l’homme » est ouverte à Donetsk.

Enfin, je déteste que l’on réduise à l’extrême le drame ukrainien en le résumant à un défi géopolitique. Le territoire ukrainien n’est pas un terrain de football vide où pourraient s’affronter l’équipe américaine et l’équipe russe. C’est le plus grand pays d’Europe, peuplé d’environ 45 millions d’habitants. Ce sont des gens comme vous et comme moi. Ils ont envie d’un avenir, de pouvoir étudier et de passer des examens sans devoir acheter leurs diplômes ou verser des bakchichs à leurs professeurs. Ils veulent vivre dans un Etat de droit, où la justice ne serait pas au service d’une mafia au pouvoir, où les jugements ne seraient pas rendus en faveur de celui qui est capable déverser le plus gros pot de vin. Ce sont des citoyens qui ne supportent plus d’être rackettés par une police qui devrait assurer leur sécurité. Ce sont des victimes qui n’en peuvent plus de devoir reverser 50% de la somme qui leur était due au fonctionnaire chargé de leur attribuer leurs indemnités, comme cela a été le cas pour les irradiés de Tchernobyl.

© Auteur: Bernard Grua Nantes, France, Nantes, mai 2014 Article initialement publié sur InformNapalm


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Le 16 février 2014, la tension était palpable dans Kyiv. Le romantisme avait quitté Maidan. Pravy-Sektor était réticent à quitter l’Hôtel de Ville occupé depuis le début des événements. Au milieu des activistes, dont on ne pouvait plus dire s’il s’agissait seulement d’auto-défense, des yeux annonçaient les sacrifices à venir.

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A Kyiv, capitale ukrainienne, la journée du 18 février 2014, marque un tournant dramatique, aussi bien par la cruauté de la répression menée dans le Parc Marinsky que par l’assaut donné au camp du Maidan. Au cours de la nuit suivante, la Révolution de la Dignité, ne tenait plus, au milieu des flammes, qu’un bout de la place de l’indépendance. Elle a dû sa survie miraculeuse au fait qu’une poignée d’activistes était prête au sacrifice et au fait que le fragile cordon ombilical de la rue Krechtchatik n’a pas été coupé.

Le pouvoir défait sur le terrain a, alors, abattu sa dernière carte par le massacre de la rue de l’Institut, le 20 février. L’armée ayant refusé de suivre le président Viktor Ianoukovitch dans sa folie meurtrière, ce dernier avait pris la fuite le 22 au matin.

La journée du 18 février 2014

Il faut, tout d’abord, présenter deux catégories d’individus qui ont joué un rôle important.

Les Berkouts sont des policiers anti-émeute choyés par le pouvoir de Ianoukovitch. Ils forment une sorte de garde prétorienne.

Les Titouchky, pluriel de Titouchko, sont des jeunes voyous payés par le pouvoir pour créer du désordre et de la violence, ceci allant jusqu’ à la torture et jusqu’au meurtre, afin de justifier la répression des forces de sécurité, terroriser les activistes et discréditer la révolution.

Au cours de la matinée du 18 février 2014, une importante foule a quitté Maïdan pour manifester devant la Rada (le Parlement). Plutôt que de s’y rendre directement, elle s’est vue imposer un large détour pour remonter presque l’intégralité de la rue de l’Institut (Institutskaya Vulitsia), avant de rejoindre le Parc Marinsky en tournant par la rue Kriposniy. Toutes les rues latérales sur la gauche de celle de l’Institut étaient barrées par des camions derrière lesquels se trouvaient des compagnies de Berkouts. Plus loin, sur la droite, et en retrait, se trouvait aussi un très large groupe de Titoushky et de Berkouts pour tenir le terrain menant au bâtiment de l’administration présidentielle. L’étirement de cette foule importante, la rendait sujette à des embuscades, à une prise en étau et à une atomisation en plus petites cellules.

Aujourd’ hui, certains se demandent si cela n’était pas un piège délibéré et si des provocateurs n’étaient pas chargés de mettre le « feu aux poudres ».

Premiers affrontements rues Institutskaya et Chovkovytchna

Protestaires rue de l'Institut Bernard Grua - Kiev Maidan
Protestataires rue de l’Institut Photo B. Grua

Au niveau de la rue Shovkovychna, les protestataires ont tenté de se frayer un chemin direct vers la Rada depuis la rue de l’Institut. Des activistes ont franchi le rempart de camions et ont dégagé un filet métallique qui obstruait le passage. Ils sont descendus face aux Berkouts, sur qui ils ont commencé à jeter de la farine et des œufs.

Puis ils ont utilisé des pavés, qui leur étaient préparés par les manifestants se trouvant sur la rue de l’Institut. Après de nombreux heurts, les Berkouts ont refoulé les activistes de l’autre côté des camions. Les jets de pavés se sont intensifiés ainsi que les jets de cocktail Molotov.

Bernard Grua, Maïdan : Des jeunes manifestants à l’abri derrière des boucliers, 18 février 2014
De jeunes manifestants à l’abri derrière des boucliers, 18 février 2014

Les Berkouts ripostaient par des envois de grenades lacrymogènes et assourdissantes ainsi que par des tirs d’armes à feu. De ces armes à feu, j’ai observé des projectiles assez volumineux en plastique rigide, des billes de caoutchouc et des billes de plomb.

Bernard Grua, Maïdan : Cocktail molotov au milieu des Berkouts, 18 février 2014
Cocktail molotov au milieu des Berkouts, 18 février 2014

Pour s’en protéger, par des flammes et par un rideau de fumé, les manifestants ont incendié les camions avec du carburant et des pneus.

Bernard Grua, Maïdan : Des manifestants lancent des pneus pour faire un mur de flamme entre eux et les Berkouts, 18 février 2014
Incendie des camions séparant les protestaires des Berkouts tentant une incursion rue de l’Institut

Une certaine chaleur, par cette journée de février, commençait à nous envelopper. Puis il a commencé à faire vraiment trop chaud dans la benne de notre engin, dont la cabine était en flamme et sous le châssis duquel les activistes allumaient des pneus supplémentaires. Avec les autres photographes, descendus de notre perchoir et dégagés de l’auvent en plexiglas qui nous protégeait, nous avons observé que la foule reculait.

Bernard Grua, Maïdan : Berkouts lançant des grenades et tirant sur les manifestants depuis un toit, 18 février 2014
Berkouts sur le toit de l’immeuble,faisant l’angle entre la rue rue Shovkovychna et la rue de l’Institut.

Des Berkouts tiraient depuis le toit de l’immeuble, tout en jetant des grenades assourdissantes. J’ai vu un groupe de secouristes entourant un blessé. Ils étaient visés directement par les tireurs des toits. Sans que j’aie bien compris à quel moment cela est arrivé, j’ai réalisé que l’initiative avait changé de camp. La foule craignait, maintenant, une intrusion des Berkouts dans la rue de l’Institut. Les lances à incendie éteignaient le feu des camions qu’il était difficile d’approcher en raison des tireurs placés sur le toit.

Finalement, les Berkouts ont tenté une percée en passant par la porte de l’immeuble donnant sur la rue de l’Institut. Ils ont été repoussés à coup de cocktail Molotov et de jet de pavé. Ils se sont repliés et ont refermé la porte. Derrière leurs boucliers, les activistes ont continué à jeter leurs projectiles, par la vitre qui surmontait la porte. La cage d’escalier, se trouvant derrière cette porte, était en feu de façon plus ou moins soutenue, en fonction des éléments qui avait les dessus : les lances à eau ou les engins incendiaires.

Massés sur le coté droit de la rue, notre regard a été attiré, en hauteur, par un drapeau ukrainien et par des activistes qui cheminaient par petits bonds derrière les cheminées des toits. Ils ont refoulé les Berkouts à l’intérieur de l’immeuble! La foule en délire hurlait Слава Україні! Героям Слава! (Gloire à l’Ukraine, Gloire aux héros).

Bernard Grua, Maïdan : Les camions en feu, 18 février 2014
Angle de la rue de l’Institut et de la rue Chovkovycthna. On voit la benne du camion où nous nous tenions avant quue les flammes ne prennent trop d’ampleur. Ph. Bernard Grua

Très rapidement on a vu se hérisser une barricade contre les camions redevenus accessibles. Tout était utile : cabine téléphonique, bancs, grilles, poubelles, pancartes, vielles planches, pneus, bidons… On avait l’impression que ces objets volaient littéralement. Il fallait, à tout prix, empêcher les Berkouts de se déverser depuis la rue Chovkovycthna.

Bernard Grua, Maïdan : manifestants devant les camions en feu, rue de l’Institut, 18 février 2014
Rue de l’Institut et de la rue Chovkovycthna. On voit la benne du camion où nous nous tenions avant que les flammes ne prennent trop d’ampleur. Ph. Bernard Grua

Le plus impressionnant était que ce déménagement, mais peut-être étais-je devenu un peu sourd, se faisait sans bruit et sans consigne particulière. Evidemment la combustion de cette barricade fut particulièrement stimulée. Et puis le sort a commencé à refluer. Les Berkouts ont repris le contrôle du toit sans violence. Je pense qu’ils ont du menacer les activistes avec munitions antipersonnelles. J’ai décidé d’aller voir plus loin ce qu’il se passait.

J’étais un peu lassé des grenades et, en dépit du masque qui m’avait été gentiment donné, je trouvais assez inconfortable de respirer les gaz lacrymogènes qui fleurissaient autour de nous. De plus, je ne me sentais pas particulièrement à l’aise de ne pas avoir de casque sur la tête, à la différence de tous ceux qui m’entouraient. J’aurais dû imaginer que tout allait changer, à ce carrefour, dans les heures qui suivaient.

Incendie et face à face, rue Lyps’ka

Bernard Grua, Maïdan : Autodéfense de Maidan rue Lyps’ka, 18 février 2014
Autodéfense Lyps’ka Photo Bernard Grua

J’ai donc remonté la rue de l’Institut. Sur ma droite, on apercevait, à quelques distances, un immeuble qui lâchait un généreux panache de fumé. J’ai décidé d’aller observer ce qui s’y passait en prenant la rue Lyps’ka, en réalité une sorte de double avenue arborée. Je me suis faufilé à travers la foule des manifestants et à travers leur rideau d’activistes casqués, tenant leur bouclier et une batte de base-ball, comme cela était devenu la mode depuis janvier. La situation avait l’air calme.

J’ai donc, aussi, franchi le groupe de Berkouts qui leur faisait face et me suis dirigé vers l’incendie. C’était une belle et vaste maison bourgeoise, le siège du Parti des Régions, le parti de Ianoukovitch. Me retrouver, à ce moment là, au milieu d’un grand groupe de Titouchky ne me plaisait guère. J’ai retraversé les Berkouts, les activistes et le groupe de manifestants pour retourner sur la rue de l’Institut. D’autant que je me disais que si la situation dégénérait, je ne serai pas très en sécurité. Il n’y avait aucun camion à escalader pour y trouver refuge.

Le Parc Marinskiy avant le carnage

Par la voie Kriposniy, j’ai fini par arriver dans le parc Marinskiy. L’assemblée était immense,composée d’hommes, de femmes et d’enfants de tous ages. Sur un podium on entendait des discours enflammés. Plus loin, toutes générations confondues, des femmes, principalement, arrachaient les pavés des allées. Elles les transportaient dans des poubelles roulantes pendant que d’autres les brisaient en deux morceaux pour en faire des projectiles. Le fond du parc, vers la Rada, était noyé sous une mer de Titouchky, ultime rempart criminel du pouvoir en place. Devant les Titouchky se tenaient des compagnies de Berkouts.

A ce moment là j’ai décidé d’appeler Pavlo, d’Ivano-Frankivsk, pour lui raconter ce que je voyais. Emporté par la conversation, je continue à marcher pour finalement informer mon ami que je ferais mieux de stopper notre bavardage pour m’éloigner de l’endroit où j’étais arrivé. En face de moi, un mur de boucliers et de casques Berkouts. Derrière moi, un mur de boucliers d’origines variées et de casques d’activistes. J’étais entre les deux, dans un large no man’s land terreux.

Bernard Grua, Maïdan : Deux prêtres dans le no man’s land, parc Marinsky, 18 février 2014
Deux prêtres et un civil, Parc Marinsky

Deux prêtres et un civil parcouraient cette étendue. Une femme élégante, en robe ukrainienne, parlait aux Berkouts avant de se diriger vers les activistes.

Bernard Grua, Maïdan : Ukrainienne en tenue traditionnelle face aux Berkouts dans le no man's land du parc Marinsky, 18 février 2014
Avant le carnage, Femme en costume ukrainien dans
le no-man’s land entre les Berkouts et l’autodéfense de
Maidan, Parc Marinsky

Plus loin, sur le toit d’un camion, un autre prêtre s’exprimait dans un micro. J’ai appris, par la suite, qu’il exhortait tout le monde à éviter l’affrontement. De fait, je comprenais que si la tension explosait, cela tournerait à la catastrophe. Les activistes n’étaient pas assez nombreux pour protéger la foule de la marée des Berkouts et de la horde des Titouchky. Aucune barricade n’étaient érigée pour arrêter ce potentiel déferlement. Il n’y avait aucun abri disponible. L’air très lourd était électrique. J’ai décidé de revenir sur mes pas, par Kriposniy puis par Institutskaya.

Ce que je raconte ici,semble relativement logique, enfin j’espère, mais, au moment des faits, n’ayant aucune idée du plan de cette partie de la ville, ne comprenant ni l’ukrainien, ni le russe, abruti par les grenades assourdissantes, je n’avais guère idée de ce qui se passait. Le réveil a été brutal.

Déferlement sur le haut d’Institutskaya

Redescendant vers Maïdan, un peu avant la rue Chovkovytchna, je croise soudain des gens qui courent en sens inverse. Certains tombent à terre. Personne ne les relève. Chacun cherche à s’échapper. Sur eux, fondent les Berkouts qui frappent à tout va, sur les têtes si possible. Stop ! Demi-tour ! Je cavale dans le dernier lot en compagnie de quelques retardataires, femmes, personnes d’age mur, avec les Berkouts aux trousses. Pas de chance, en face nous arrivent d’autres Berkouts. Je m’engouffre dans Lyps’ka et tente d’entrer dans une arrière cour, barrée, elle aussi, par les Berkouts. De l’autre côté de Lyps’ka leurs collègues chargent vers Instotuskaya (rue de l’Institut).

Cerné, il ne faut plus courir. Il n’y a plus qu’à se plaquer dos mur et à regarder la vague venir. Les Berkouts se défoulent sur mes voisins. J’entrevois un bout d’Instituskaya désormais presque vide. A plusieurs, d’autres Berkouts empoignent un protestataire qu’ils emmènent. Je tente de le prendre en photo pour témoigner au cas il ne reviendrait pas, comme cela est déjà arrivé pour certains. Un Berkout me repousse pour que je ne puisse plus voir ce qui se passe dans la rue de l’Institut. Un autre arrache les drapeaux ukrainiens abandonnés par les manifestants et les mets en boule tels des chiffons.

Bernard Grua, Maïdan : homme frappé à la tête par les Berkouts, rue de l’Institut, 18 février 2014
Rue de l’institut Photo Bernard Grua

Un homme grisonnant, le crane en sang se dirige vers nous.Des femmes entreprennent de lui essuyer le visage. Nous voyons passer une ambulance et de notre recoin, en sifflant, en agitant les bras nous la faisons venir vers nous pour qu’elle prenne en charge ce blessé. Le temps passe. La meute, repue de violence, souffle. Nous franchissons, un à un, un premier rideau de Berkouts dans la ruelle latérale, puis un deuxième pour finalement arriver sur Sadova.

De Sadova à Maïdan sous l’emprise d’un danger immédiat

Bernard Grua, Maïdan : fumée et barrage de camions brûlés entre les rues Sadova et Institut, 18 février 2014
Angle de la rue Sadova et de la rue de l’Institut Bernard Grua

Là, la barricade précaire, entre la rue de l’Institut et Sadova, vers la Rada, tient encore dans les flammes, les jets de cocktails Molotov, les projections de pavés, le feu des camions, l’explosion des grenades. C’en est assez, je décide de retourner dans mon logement de Krechtchatyk et de témoigner en postant les photos des événements.

En me dirigeant vers Maïdan, je vois une activité fébrile et angoissée de collecte de pavé, comme sous l’emprise d’un danger immense et immédiat. Je marche au milieu de la chaussée et manque de me faire renverser par une voiture qui arrive à toute allure en klaxonnant. Elle pile, je suis contre le pare choc. Choqué j’invective le chauffard, comme le ferait tout Français normalement constitué. C’est à dire sans grande civilité. Un activiste descend du trottoir et me prie très poliment d’excuser le chauffeur. La voie doit rester libre pour les blessés qu’on redescend le plus vite possible du front. Des groupes de défenseurs et avec différents matériels montent vers moi, de Maïdan, puis me dépassent en continuant

En descendant vers Maidan photo Bernard Grua - Kiev
En descendant vers Maidan ph. Bernard Grua

J’en ai compris la raison bien après. Je venais d’assister aux débuts de la grande contre offensive meurtrière, et qui se voulait ultime, sur Maïdan. Les vidéos qui ont été mises en ligne, sur ce qui s’est effectivement déroulé à Marinskiy après mon départ, sont véritablement abominables. On ne connaîtra pas le nombre de personnes qui y ont été assassinées. Des témoignages ont été diffusés, par la suite, racontant que des véhicules des services de sécurité étaient munis de sacs mortuaires, pour faire disparaître les cadavres. Mais, sur le moment même, je n’avais pas connaissance de ce qui se passait réellement. Peut-être étais-je le seul à être aussi inconscient?

Bernard Grua, Maïdan : fumée et barricade de poubelles contre les camions brulés, rue de l’Institut, 18 février 2014
Fumée et barricade de poubelles contre les camions brulés, rue de l’Institut, 18 février 2014

Krechtchatyk encore normale

Affamé, je rentre dans le Mc Donald’s de Krechtchatyk. Tout est parfaitement normal. La jeunesse kiévienne est aussi animée et enjouée que d’habitude. La serveuse me regarde avec un air qu’elle tente de garder détaché. Je sors par la porte qui donne sur la cour intérieure et dix mètre plus loin j’entre dans mon immeuble. En me lavant les mains, je vois, dans le miroir, un type au visage un peu noirci ayant une estafilade rouge sur la tempe. Puis je poste un résumé de ma sortie:

18/02/2014 – 15 : 00« Nombreux et violents affrontements en différents endroits du centre de Kiev. Toutes les tranches d’ages, hommes, femmes, enfants dépavent à tout va, cassent en deux les pavés et font la chaîne pour ravitailler les fronts. De Maïdan montent des groupes d’activistes avec casques, boucliers, bâtons, fusées, cocktails molotov. De Maïdan on monte aussi des soins, des pneus et de la nourriture. Charges des Berkouts et de la Milice, malheur à celui qui reste à la traîne de la débandade! Accrochages sur les toits pour tenter de déloger les Berkouts qui tirent et lancent des grenades sur la foule. Incendie de bâtiments. Sirènes d’ambulances. Erections de barricades en des temps records. »

18/02/2014 16 : 00 « Bruit continu de grenades assourdissantes. » (entendu depuis mon logement de Krechtchatyk)
EuroMaïdan annonce que la nuit va être dangereuse les Titouchky rodent dans les rues. Il est conseillé de ne se déplacer qu’en groupe. Je suis seul.

La nuit du 18 à 19 février

Il faut liquider Maïdan

18/02/2014 18 : 00 « Maïdan et Krechtchatyk sont isolés. Il n’y a plus de métro. Les bus, je ne sais pas. »
Des expatriés présents à Kiev m’écrivent ou me téléphonent pour me dire de ne pas sortir. Il en est de même de mes amis ukrainiens.

18/02/2014 – 19 : 00 « FRANÇAIS NE FAITES PAS LES AUTRUCHES COMME NOTRE GOUVERNEMENT! REGARDEZ CE QUI SE PASSE A KIEV. EXIGEZ DES SANCTIONS CONTRE LA MAFIA AU POUVOIR A KIEV! »

18/02/2014 – 19 :30 « Les bruits de grenade se rapprochent de Krechtchatyk. On dirait que le grand nettoyage final a commencé. »

Vers 20 heures, nous apprenons que le Ministre de l’intérieur a annoncé que Maïdan serait totalement neutralisé pendant la nuit. Etant à moins 100 mètres de la place j’ai envie d’aller voir ce qui s’y passe réellement. Mais ne comprenant rien de ce qui se dit, je redoute d’être entouré de Berkouts arrivant des ruelles perpendiculaires.

18/02/2014 – 20:22. « Bruits ininterrompus de grenades de plus en plus proches. Maïdan chante l’hymne ukrainien à pleine voix »

Maïdan brûle

18/02/2014 – 22:15 « Il me semble entendre des détonations des deux côtés de la rue Krechtchatyk. A moins que ce ne soit un écho que je n’avais pas encore perçu? »

18/02/2014 – 22:50 « Des flammes s’élèvent au fond de Maïdan. Pour l’instant, Krechtchatyk n’est pas directement attaquée »

18/02/2014 – 23 : 00 « C’est à Kiev, en ce moment. (lien posté avec webcam sur Maïdan) Dans une grande capitale européenne! Mais bon sang! Vous tous qui foutez des « likes »sur mes jolies photos de paysages, je ne vous vois plus. IL VOUS FAUT QUOI POUR REAGIR! Je vous DEMANDE de partager l’info. Et puis, il y a plusieurs manifestations par semaines, pour l’Ukraine, à Paris et dans les grandes villes occidentales. Allez-y! Bougez-vous! Je ne souhaite pas des « likes » évidemment! Mais c’est quand même autrement plus important que les histoires des coucheries de Hollande. J’essaye de faire passer des infos depuis plus de deux mois. Mais personne ne partage, et cette nuit la catastrophe est en train de se produire dans notre indifférence. Les explosions n’arrêtent pas. C’est la plus grande opération de guerre qu’une mafia n’ai jamais faite. »

19/02/2014 – 00:15 « C’est hallucinant la violence des explosions. Je ne peux pas croire à des grenades anti-émeutes, j’en ai pris quelques-unes unes cet après-midi. Le grand écran de Maïdan est éteint. Des défenseurs continuent à passer sur Krechtchatyk pour se rendre à Maïdan. » (Note : le grand écran de Maïdan s’est éteint car l’immeuble des syndicats sur lequel il se trouve est en feu).

19/02/2014 – 00 : 22 En réponse à une question reçue, je confirme par une photo que l’éclairage public est toujours allumé sur Krechtchatyk . J’ajoute : « Oui, mais on n’est pas à l’abri des Berkouts arrivant par les rues obscures et prenant les manifestants en tenaille. C’est arrivé en plein jour cet après-midi. »

19/02/2014 – 00:30 « Il n’y a plus de chants, plus de discours, seules les prières des prêtres reprises par la foule.

19/02/2014 – 01 : 00 « Nos pays n’ont rien fait: voilà le résultat. L’assaut en direct. »

19/02/2014 – 01:20. « Mais pourquoi laissent-ils Krechtchatyk, ouvert? C’est la dernière étape pour finir l’encerclement. Attendent-ils qu’il y ait le plus de monde possible dans la souricière? »

19/02/2014 – 02:20 « Des gens continuent à monter au front par Krechtchatyk. D’autres en redescendent. Je vois des flammes dans la cage d’escalier de la maison des syndicats, sur plusieurs niveaux. Le dernier étage est intégralement allumé: électricité ou incendie? Selon la presse, des personnes s’y trouveraient encore et ne pourraient en sortir. »

Une poignée de héros inconnus sont allés jusqu’au bout d’eux-mêmes

19/02/2014 – 06:30 « Maydan still stands »

19/02/2014 – 06:30 « Krechtchatyk n’est toujours pas coupée. Le jour se lève. L’éclairage public est éteint. La Maison des Syndicats et l’immeuble adjacent sont, intégralement, en feu. Des chants continuent à monter de Maïdan. Fortes explosions. Bruits ressemblant à des armes à feu. »

19/02/2014 – 06 :35 Contrairement à ce que je craignais, Krechtchatyk n’a pas été coupée par les Berkouts, ni envahie par les Titouchky, Maïdan rétrécie à une petite brisure d’écorce d’orange racornie, calcinée, épuisée, abandonnée par les activistes les plus « paramilitaires » a survécu grâce à la providence et grâce à l’héroïsme insensé de civils à bout de force et de fatigue. J’aurais toujours des remords de ne pas y avoir été pendant quelques heures durant la nuit. Mais quand j’ai pris cette décision je ne connaissais pas, et pour cause, le dénouement.

Il fallait que je trouve un moyen pour rejoindre l’aéroport que l’on m’annonçait fermé. Quand je téléphone à Borispyl, ils me répondent que tout est normal et que les horaires sont respectés Toutes les voies d’accès au centre sont coupées. Je téléphone à Olesya, une amie, en lui demandant de bien vouloir me trouver un taxi. Personne ne veut venir. Elle met un message sur Facebook :

« Дякую людям, котрі допомагають зараз дістатися Bernard Grua до аеропорту. Бернард вдруге приїхав підтримати нас на майдан. Сьогодні вночі був там. Із самого початку допомагав правдиво висвітлювати та поширювати інформацію про події, що відбуваються в Україні. Бернард організовував локальні акції підтримки у Франції, зокрема у м. Нант. Дякую Бернарду! Слава Героям України! »

Finalement, Olesya me suggère de trouver un véhicule dans l’immeuble et de proposer à son propriétaire de le payer directement. Très peu de temps après je reçois, sur mon numéro ukrainien, un appel de France. C’est Europe 1 qui a lu mes communications de la nuit. Ils cherchent un français présent sur place. Leur envoyé spécial n’arrive que dans l’après-midi. Je leur indique que je ne suis pas exactement sur Maïdan mais que j’en suis très proche. En réalité, ils souhaitent que je leur dise à l’antenne ce que j’écrivais dans les heures précédentes.

Nous passons un certain temps en ligne. J’en profite pour dire que nous n’assistons pas à une guerre civile mais à une insurrection du peuple contre des dirigeants corrompus. J’insiste sur l’urgence qu’il y a de prendre des sanctions contre la famille Ianoukovitch. Hélas ces deux éléments ne seront pas conservés dans la diffusion finale.

Mon témoignage téléphonique diffusé par Europe 1 à 07:35 le 19 février 2014, texte et enregistrement.

Il faut quitter Maïdan sans un regard

19/02/2014 – 08 : 30 Je n’ai toujours pas trouvé de véhicule. Je dois partir. Je discute avec une dame dans l’ascenseur, elle me dit de me rendre à pied à la barricade de Bessarabs’ka, au bout de Krechtchatyk. Je sors dans l’arrière cour avec mes bagages. Un des activistes veilleurs porte ma valise à roulette pour lui faire franchir la barricade entre mon immeuble et le Mc Donald’s. Nous avons partagé certaines angoisses communes mais lui, il n’a pas dormi, il est resté au froid, il a risqué toute la nuit d’être abattu, il a fouillé l’obscurité pour voir si l’assaut ne risquait pas de sortir de l’ombre. Alors que moi, ma témérité se limitait à sortir sur le balcon et à m’inquiéter pour ceux qui étaient dehors. C’est le monde à l’envers. Il me félicite, d’être présent à Kiev… « Ти брат ! » Nous nous étreignons.

Je lui donne la moitié de mon paquet de cigarettes, en regrettant de n’être pas descendu avec du thé chaud à lui offrir. J’ai perdu du temps avec Europe 1, je n’aurai même pas 10 minutes pour aller sur Maïdan. Je pense à tous ces morts. J’aperçois d’énormes traces noires et encore quelques flammes qui sortent de l’immeuble des syndicats. Je devrais être soulagé mais je suis profondément déprimé de partir ainsi. Je n’ai même pas de colère ou de dégoût contre ceux à l’origine des horreurs de la nuit et de la veille. En réalité, je souhaiterais rester sur place C’est un sentiment assez étrange. Peut être est-ce aussi une sorte de contre coup traumatique ?

Je chemine avec mon sac de voyage et ma valise à roulette le long de Krechtchatyk comme tous les matins, dans d’autre villes, lorsque je me rends chez mes clients. L’activité est réduite pour le début de journée d’un mercredi. On voit des hommes casqués sur les barricades. Quelques habitants sortent de chez eux. D’ énormes plaques de métal sont posées sur les sorties du métro afin de les obstruer et d’empêcher l’intrusion de Berkouts. A Bessarabs’ka, il y a un taxi !

J’indique où je vais. Le chauffeur fait descendre son passager (?). Avant d’embarquer, je lui demande s’il est un Titushko. Il rit et raconte ce que je lui ai dit aux gardiens de la barricade qui s’en amusent. Je suis tranquille. Nous sortons du centre rapidement. Rien ne nous arrête. Le trafic est très fluide. Sur la voie de droite, en direction de Kiev, de longues files de véhicules et de camions sont bloquées et contrôlées. Je prends congés de mon chauffeur. Nous avons fait connaissance. Il m’a parlé de sa famille et de ses enfants. Nous nous quittons comme des amis en échangeant nos noms et nos numéros de téléphone.

Perdu dans l’autre monde

Dans le nouveau terminal de Borispyl, j’arrive dans un autre monde. Tout fonctionne. Tout est impeccable. On se croirait dans une grande métropole européenne, en paix totale. De larges écrans retransmettent les banalités habituelles de toutes les télévisions du Monde. Je me dirige vers le seul écran qui montre des images de Maïdan, où j’attends, hébété, mon heure d’embarquement. Je téléphone à ceux avec qui j’étais en contact et j’envoie un message à Olesya.

19/02/2014 – 09 : 50 « Merci Olesya! je suis à l’aéroport. Je dois absolument être à Leipzig ce soir. Je suis admiratif du courage et de la détermination de tes compatriotes. La journée d’hier a été horrible, la nuit épouvantable. J’espère, j’espère que Maïdan va tenir. L’Ukraine est aujourd’hui la plus admirable nation d’Europe. Gloire à l’Ukraine! Gloire aux héros! »

Le 19 février au soir, après un changement à Vienne et un train entre Berlin et Leipzig, je suis à 17 heures,comme prévu (!), chez mon client.

Le 20 février sera la journée la plus meurtrière. Mais,finalement, le 22 février au matin, Ianoukovitch a disparu. Je poste :

« Crazy Ukrainian people! They just not survive. They face adversity where all other people would have gave up. They back when there is no other possibility. There, they adapt to face the new monstruous strategy of the hugly criminal beast. And they go ahead, becoming stronger at each assault they get. Glory to Ukraine! »

Je ne savais pas que cela serait la dernière bonne nouvelle, concernant l’Ukraine, que j’aurais à donner. Depuis lors, les forces les plus sombres entraînent toujours plus loin ce pays sacrifié.

© Auteur: Bernard Grua Nantes, France Article initialement publié sur InformNapalm

Toutes les photos sont de Bernard Grua 


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Le 16 février 2014, la tension était palpable dans Kyiv. Le romantisme avait quitté Maidan. Pravy-Sektor était réticent à quitter l’Hôtel de Ville occupé depuis le début des événements. Au milieu des activistes, dont on ne pouvait plus dire s’il s’agissait seulement d’auto-défense, des yeux annonçaient les sacrifices à venir.

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Regardez la Vidéo « La Compagnie des Anges » de Babylon’13 reprenant l’ensemble des événement des  18, 19 et 20 février. Sous-titres en anglais.

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