Quelques confidences de la tchaïka Presviata Pokrova

En cet été 2016, à Palette-Aven, l’Otaman, c’est Tarass. Il est épaulé par le savoir-faire de Myron Humenetskyy et par une équipe de jeunes volontaires ukrainiens. Au cours d’un rare instant de repos qu’ils s’autorisent, en face d’une tasse de café, à tour de rôle, Myron et Tarass racontent ce qu’ont été et ce que continuent à représenter, pour eux, les expéditions de Presviata Pokrova. Leurs navigations le long de nos côtes et leur attrait pour notre langue ont fait qu’ils s’expriment parfaitement en français. Leurs discours sont si voisins que les paroles de l’un peuvent être attribuées à l’autre.

En 1991, A la date de l’indépendance, nous avions une vingtaine d’années. Nous n’étions pas comme la jeunesse d’aujourd’hui, qui a bénéficié d’une plus large ouverture sur le monde. Nous étions d’éducation et de culture soviétique.

Ce bateau est un symbole de notre souveraineté. Nous considérions que le périple que nous parcourions était une quasi-mission diplomatique pour notre pays tout juste libre. Nous ne souhaitions pas spécialement que l’Ukraine entre dans l’Union européenne. Mais nous voulions être séparés de la Russie et nous ne pouvions pas rester seuls, ainsi. Car nous retomberions sous la domination de notre voisin. C’est pourquoi nous devions choisir l’Europe.

En Europe, les pays ont une vraie culture. Cette culture n’est pas empruntée ou volée aux pays riverains.

Note: Ne pouvant pas exposer, ici, tout l’environnement de cette dernière assertion, pour le moins sidérante, nous choisissons néanmoins de la conserver pour mieux éclairer les motivations des artisans du projet. Ceux qui voudront en apprendre plus sur ce sujet, généralement ignoré en France, pourront commencer à s’en faire une première idée en lisant cet article de « Libération » du 11 décembre 2004:  « Les Russes ont capté l’héritage de l’Ukraine à leur profit« .

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Croquis de répartition du bord avant navigation – Source page FB Пресвята Покрова

Ce bateau a eu un immense impact sur la suite de notre vie. Myron, notamment, a fait son métier de ce qu’il y a appris Mais quand nous avons lancé le chantier de la tchaïka, nous n’avions jamais construit de bateau et nous ne savions pas naviguer. Nous sommes de Lviv, ville de Galicie située à l’Ouest du pays, à plus de 600 km de la mer. C’était la première reconstitution d’une embarcation de Cosaques. Depuis lors, deux autres ont suivi.

Nous savons peu de choses des caractéristiques des tchaïkas. C’était probablement des sortes de navires à faible durée de vie faits dans du bois de tilleul et/ou de saule (comme l’a écrit Le Vasseur de Beauplan). Elles étaient légères et robustes mais elles pourrissaient vite. La nôtre est en chêne, à part la couverture du pont.

Après le lancement à Kyiv, lors de notre descente du Dnipro nous avons essayé de diriger la tchaïka avec les avirons de tête et de queue. Nous avons observé qu’il était impossible de la manoeuvrer ainsi. Nous avons installé un gouvernail axial.

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1992, Istanbul

Nous avons attendu un mois les papiers à Kherson, que nous avons quitté le 19 août 1992. Lors de notre approche d’Istanbul, un bâtiment des gardes côtes turcs s’est dirigé vers nous. Nous l’avons suivi. Nous ne faisions pas les fiers. Pourtant nous avons été conduits dans une belle marina et nous avons reçu un accueil magnifique. Istanbul était notre rêve ultime, le but de ce projet. Finalement, nous avons continué.

12783801_1729280933954889_8929536203501244570_o1992, arrivée en pleine Nioulargue – Source page FB Пресвята ПокроваLe 2 octobre 1992, à St Tropez nous sommes arrivés en pleine « Nioulargue » au milieu de tous ces yachts extrêmement coûteux. La tchaïka est armée de 6 fauconneaux (sorte de petites caronades). Suivant notre habitude, nous les avons faits tonner en entrant dans le port. Nous avons mis une belle pagaille. Les gens croyaient que ces canons signalaient des départs ou des avis du comité de course. Une autre année, un Ukrainien qui vivait sur place nous a offert un moteur Volvo Penta de 75 CV pour le bateau. Il nous a demandé ce qu’il pouvait faire de plus pour nous soutenir. Nous lui avons dit: « continue à bien gagner de l’argent, c’est la meilleure façon de nous aider ».

Tchaïka, une odyssée ukrainienne sur deux décennies, 1ère partie:

Et la tchaïka a poursuivi ses navigations. Elle a parcouru plus de 16000 milles nautiques, 25000 km, soit plus de la moitié de la circonférence du globe. A part l’Irlande et de l’Estonie, elle a visité tous les pays maritimes d’Europe: Angleterre, Suède, Norvège, Allemagne, tous les pays du Sud, la Grèce… Nous y avons porté la flamme européenne de notre vieux pays et de son jeune Etat.

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Itinéraires de 1992 à 2010 – Source page FB Пресвята Покрова
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Dessin d’enfant de l’île d’Ouessant, été 2000, page FB  Пресвята Покрова

Un jour, nous faisions une régate de vieux gréements entre Douarnenez et l’île d’Ouessant, terre la plus occidentale de la France métropolitaine. Le temps est devenu mauvais. Les organisateurs ont indiqué qu’il valait mieux faire demi-tour. Nous n’avons pas compris. Nous avons continué jusqu’à affronter le courant et les vagues du redouté Fromveur avant de rejoindre les eaux moins tourmentées de la baie de Lampaul. Nous étions les premiers et les derniers à arriver. La tchaïka est le seul bateau à avoir terminé la course. Nous avons eu la fête entière pour nous seuls. Sur le quai il y avait un podium. Un orchestre a joué en notre honneur lorsque nous avons franchi les passes. Nous avons été très chaleureusement accueillis.

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« Qui voit Ouessant, voit son sang ». Ouessant, le finis terrae, l’île sentinelle.

Il faut entendre Tarass et Myron pour mieux comprendre l’inoubliable expérience humaine qu’ils ont vécue sur et grâce à ce bateau. Ils ont une connaissance approfondie de très nombreuses villes européennes. Tout cela est bien loin de leur enfance et de leur adolescence « au pays des Soviets ». Pour chaque endroit visité, ils y mentionnent des amis proches. Ils ont créé un efficace réseau de sympathisants aujourd’hui sensible à ce qui se passe dans leur pays malgré le silence des médias français. Joëlle, Jean-François, Cécile et bien d’autres encore tissent un maillage historique de profondes relations en France et à l’étranger.

Tchaïka, une odyssée ukrainienne sur deux décennies, 2ème partie:

© Auteur: Bernard Grua, Palette-Aven, août 2016

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Auteur : Bernard Grua

Bernard Grua a une large expérience internationale. ll réside à Nantes et est expert en conseil, réalisation et analyse d'inventaires, préalablement manager dans un cabinet d'audit anglo-saxon , Diplômé de Sciences Po Paris, officier de Marine de réserve. Hobbies: photographie, géopolitique, patrimoine maritime, reportages dans des pays lointains

3 réflexions sur « Quelques confidences de la tchaïka Presviata Pokrova »

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