Frégate russe Shtandart : la culture comme motif de sanction ?

Anna Gamzikova - Анна Гамзикова - Quand la culture devient une sanction : le cas de la frégate « Shtandart » et les limites de la protection juridique
Dans une déclaration publiée le 5 mai 2025 sur son site web, « Quand la culture devient une sanction… les limites de la protection juridique », le Shtandart invoque la culture comme principe de neutralité face à la guerre et aux sanctions. Il ne s’agit pas d’un cas marginal mais d’une interpellation susceptible d’être analysée comme une illustration des mécanismes d’influence russes.

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Affiché comme une réplique maritime et éducative, le navire est devenu un objet de controverses aux effets très concrets.

L’essentiel des arguments qu’il développe a déjà été discuté dans trois publications, permettant d’évaluer l’usage des récits culturels à des fins politiques. Ce triptyque, antérieur au texte du Shtandart, constitue le corpus analytique et documentaire par lequel cette prise de position peut être examinée, sans reprendre ici l’ensemble des développements déjà établis.

Anna Gamzikova - Анна Гамзикова - Ce triptyque, antérieur au texte du Shtandart, constitue le corpus analytique et documentaire

L’article du Shtandart ne se limite pas à sa défense : il propose une redéfinition des rapports entre culture, politique et sanctions qui appelle discussion.


I. La thèse implicite du texte du Shtandart

La substance du texte du Shtandart (MMSI 518999255) n’apparaît qu’après une relecture attentive même si son titre en annonce déjà le sens général.

La réplique de la frégate pétrovienne est mise en avant comme un objet historique et éducatif qui, en raison de sa nature, devrait être préservé et tenu à l’écart des affrontements politiques ainsi que du régime de sanctions. Il est d’ailleurs rappelé que « la protection du patrimoine culturel, en particulier en temps de conflit, est un principe largement reconnu ». 

Le Shtandart fait valoir un autre motif d’exclusion du champ des mesures restrictives européennes. « Il n’est pas un navire militaire, il n’exerce aucune fonction étatique et ne porte aucun mandat politique. »

Les restrictions qui visent le navire ne seraient donc pas le résultat normal de l’application du règlement européen, mais celui d’un usage potentiellement biaisé sous l’effet d’une pression militante et réputationnelle. 

Le document parle d’une notion de « flexibilité » de la loi. Selon cette logique, il suggère que certaines autorités administratives auraient préféré interdire le navire non pas en raison de critères juridiques transparents, mais par crainte du risque politique et médiatique lié à la guerre en Ukraine et aux campagnes menées contre le Shtandart.

Ce dernier aurait été visé précisément en raison de sa vocation historique. Le titre, « Quand la culture devient une sanction… », est ainsi confirmé.

En synthèse, le Shtandart serait un voilier patrimonial, ciblé spécifiquement, et dépeint comme la victime d’une remise en cause de l’État de droit en période de conflit. D’autres interprétations de ce texte peu explicite et dépourvu de documentation factuelle substantielle, peuvent néanmoins légitimement être formulées. 

Toutefois, l’examen des motifs avancés pour le déploiement des mesures restrictives à ce navire ne peut se limiter à leur présentation par l’intéressé. Il implique d’interroger plus largement les rapports entre culture et politique tels qu’ils ont été analysés dans les travaux sur le soft power.


II. Le mythe de la neutralité culturelle

Le cœur du plaidoyer consiste à considérer le Shtandart comme un simple projet historique et éducatif strictement séparé de la dimension politique contemporaine. Mais ce type d’affirmation a déjà été remis en question par la littérature sur le soft power russe. Edward Said souligne que : 

« La culture n’est jamais innocente ; elle est toujours impliquée dans les rapports de pouvoir. » 

Cette dichotomie a aussi été critiquée dans la publication du Diploweb sur les logiques d’influence hybride relatives à ce navire [1]

L’enjeu ne se limite pas à la nature de la réplique de la frégate de Pierre le Grand ; il concerne aussi les imaginaires impériaux qu’elle véhicule, les représentations symboliques qu’elle façonne et ses effets dans l’espace public.

Cette articulation entre projet culturel et dimension politique apparaît d’ailleurs dans certaines déclarations de Vladimir Martus. Interrogé en juillet 2018 par Natalya Aryaeva, le capitaine et propriétaire du Shtandart en faisait lui-même état :

« Nous sommes soutenus par le Comité sur la politique de la jeunesse du gouvernement de Saint-Pétersbourg. La participation à un tel projet est un formidable moyen d’éduquer les jeunes au patriotisme. Un vrai patriotisme… Le Standard est une histoire incarnée — un pont entre le passé glorieux de l’époque de Pierre Ier et le présent… Nous naviguons et naviguerons toujours sous le drapeau russe. J’essaie de réaliser à bord l’idéal qu’on m’a enseigné dans le communisme… J’aimerais vraiment garder cet esprit sur le Shtandart, en prenant tout le meilleur de l’Union soviétique. »

Avec la guerre en Ukraine, le Shtandart ne peut donc pas être réduit à un vecteur neutre de transmission.

Si les relations entre culture et politique sont largement admises, des auteurs et des recherches vont plus loin, en considérant la culture russe comme un facteur structurant du conflit en Ukraine.


III. La culture russe comme matrice de la politique de puissance

En période de conflit, la culture est souvent lue à travers le prisme du soft power et de la guerre hybride. Mais pour certains, elle doit être comprise plus structurellement, en tant que matrice d’une projection extérieure.

Cette idée a été formulée de manière particulièrement explicite par Timothy Snyder :

« L’invocation de l’histoire et de la culture russes sert à justifier l’agression militaire et l’expansionnisme, donnant à la guerre un vernis moral. » 

Le travail consacré à la « Grande culture russe » [2] aboutit à des constats comparables. Le propos de cet article n’était pas de nier son existence ou sa richesse, mais de montrer que certaines références historiques et culturelles peuvent être exploitées comme des outils de légitimation géopolitique.

Cette approche demeure peu visible dans le débat français. Pourtant, elle ne peut pas être ignorée sans passer à côté d’une dimension majeure de l’affaire du Shtandart, telle qu’elle est perçue chez les ressortissants des pays voisins de la Russie.

Certains aspects du récit culturel russe participent depuis plusieurs siècles à une vision de supériorité civilisationnelle, qui nourrit le conflit en cours.

L’invoquer en tant que preuve de neutralité ne serait plus soutenable. Dans plusieurs pays d’Europe de l’Est, il est même compris comme contraire à l’objectif poursuivi par la communication du Shtandart.

La question principale n’est donc pas de savoir si ce navire est un actif culturel, ce qu’il est indéniablement, mais de constater qu’il demeure un objet stratégique pris dans une confrontation géopolitique et une bataille des représentations.

Si la dimension culturelle du Shtandart apparaît plus complexe que celle mise en avant dans le débat public, son traitement relève néanmoins d’un ensemble normatif européen clairement défini.


IV. Sanctions européennes : ni cas isolé, ni malentendu administratif

Le navire soutient que les restrictions qui le visent résultent d’une mauvaise compréhension de sa vocation culturelle, voire d’une dérive juridico-administrative.

Cette explication ne résiste pas à l’examen des décisions qui le concernent. Elles relèvent du programme de sanctions adoptées par l’Union européenne en réaction au déclenchement de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine. Ce régime est défini à l’article 3 sexies bis du règlement (UE) nº 833/2014. Ce dispositif a été confirmé à plusieurs reprises, notamment par l’ordonnance de la Cour de justice de l’Union européenne du 22 août 2025.

Ici, la qualification culturelle du Shtandart, comme l’apolitisme invoqué, ne constitue ni une cause d’exemption ni un motif d’assujettissement à ces mesures. De tels paramètres n’entrent simplement pas dans l’équation, contrairement à ce qui est soutenu.

Le critère déterminant est ailleurs. Les textes européens reposent sur des indicateurs objectifs liés au pavillon et à l’immatriculation. Cette pratique est homogène à l’échelle européenne et s’applique à l’ensemble des navires concernés, sans dérogation liée à un éventuel statut symbolique ou traditionnel. Le Shtandart se situe dans un groupe qui concerne plus de 4 000 navires battant pavillon russe au 24 février 2022, sans distinction de propriétaire ou d’usage. Ces unités sont interdites d’accès aux ports de l’Union depuis le 16 avril 2022.

Leur identification par les autorités portuaires s’appuie sur les systèmes européens de suivi et d’information, notamment ceux de l’Agence européenne pour la sécurité maritime (EMSA).

Si le traitement réglementaire du Shtandart en Europe est globalement cohérent, un cas particulier révèle une mise en œuvre plus « flexible », favorable au navire, dans laquelle l’argument culturel a été mobilisé à des fins de justification.


V. Des discours du Shtandart à la complaisance administrative

Les affirmations passées en revue précédemment ne sont pas restées au stade théorique. Elles ont trouvé une traduction concrète dans un port de la façade atlantique française.

Un article de Desk Russie est consacré à La Rochelle [3], où le Shtandart a été basé pendant plus de trois ans. Il y montre, au minimum, des arrangements et des interprétations accommodantes dans la mise en œuvre des règles. Une telle situation est toutefois une exception au regard de la pratique des autres ports de l’Union.

L’atypisme rochelais a pris fin avec l’arrêté interpréfectoral du 5 mars 2026, adopté par les préfets maritimes français (Manche–Mer du Nord, Atlantique, Méditerranée). Celui-ci rend sans objet les arguments avancés par le Shtandart

Au-delà des controverses portant sur les pratiques administratives et juridiques, la prise de position du Shtandart se distingue par sa structure et par les interrogations relatives à sa finalité.


VI. Une rhétorique russe bien connue 

Une partie du narratif reprend des éléments de langage classiquement associés au soft power russe. Le reste relève de la construction d’une réalité alternative. Celle-ci consiste à présenter les décisions administratives et juridiques prises à l’encontre du Shtandart comme découlant principalement d’influences militantes, plutôt que comme l’application d’un régime européen de sanctions fondé sur des critères objectifs. Le cadre réglementaire applicable est pourtant clairement établi et confirmé par une jurisprudence constante.

La finalité du plaidoyer du Shtandart interroge. 

Il apparaît difficilement mobilisable dans un recours vis-à-vis de l’administration ou de la justice, compte tenu des accusations non documentées qu’il porte à leur égard. Rien n’indique qu’il soit en mesure de remettre en cause l’arrêté interpréfectoral du 5 mars 2026. 

Sa formulation, parfois jugée nébuleuse, et son contenu désincarné ne sont pas adaptés à des médias régionaux ou nationaux, ni à des réseaux sociaux où s’expriment habituellement les soutiens du Shtandart 

La presse russe, attentive à la campagne menée par le Shtandart contre les sanctions, pourrait alors constituer l’un de ses débouchés. Ces développements contribueraient ainsi à alimenter une contestation des institutions nationales ou européennes comme cela a déjà été constaté au cours des années précédentes.

Bernard Grua


Pour approfondir 

Autres références citées dans le texte (par ordre d’apparition)  

Sources additionnelles de contextualisation (ordre chronologique inversé) 



Texte original du Shtandart

Publié par Bernard Grua

Graduated from Paris "Institut d'Etudes Politiques", financial auditor, photographer, founder and spokesperson of the worldwide movement which opposed to the delivery of Mistral invasion vessels to Putin's Russia, contributor to French and foreign media for culture, heritage and geopolitics.

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