Depuis février 2022, beaucoup cherchent à dissocier la guerre menée par la Russie de ce qu’on appelle la « grande culture russe ». Cette distinction, flatteuse pour les consciences occidentales, permet de continuer à admirer Tolstoï, Tchaïkovski ou Tarkovski sans malaise. Pourtant, si l’on examine la structure même de ce que recouvre cette expression, il faut reconnaître que le concept de « grande culture russe » est intrinsèquement porteur d’une injustifiable hiérarchie civilisationnelle. Il a puissamment contribué à rendre pensable et acceptable la guerre d’agression contre l’Ukraine. Il ne s’agit pas ici d’imputer une responsabilité morale à une culture au sens anthropologique, mais d’analyser un récit politique — celui de la « grande culture russe » — tel qu’il a été historiquement construit, mobilisé et instrumentalisé.
- « Grande culture russe » et russophilie française
- Une culture pensée depuis le centre
- Le « grand » comme instrument de domination
- Une hégémonie culturelle partagée par les opposants
- De l’esthétique à la guerre
- Pour une relecture décoloniale
- Conclusion
« Grande culture russe » et russophilie française
L’expression « grande culture russe » s’est imposée à l’étranger, surtout en France, moins par la réalité de sa production artistique que par une habile construction politique et symbolique. Depuis le XIXᵉ siècle, la Russie a cultivé ce mythe pour affirmer son prestige international, en mettant en avant quelques figures isolées comme emblèmes d’un supposé génie national. Ce récit a trouvé un terrain favorable dans la fascination romantique pour la soi-disant « âme slave » et, plus tard, dans la sympathie soviétique pour une culture perçue comme héroïque et populaire. Ainsi, la « grande culture russe » relève d’une stratégie d’influence et non pas d’une supériorité artistique réelle.
Françoise Thom1 : « Le néo-eurasisme et le mythe d’une «civilisation russe » se nourrissent d’un slavophilisme idéologique, héritier des doctrines impériales, plus qu’ils ne traduisent une réalité culturelle. »
Le mythe s’est d’autant plus facilement imposé en France que ses citoyens sont ignorants de la réalité russe et que l’opacité enveloppant ce pays est un terrain fertile à la projection de fantasmes culturels, familiaux, sociaux et politiques.
Anna Colin Lebedev2 : « Nul besoin de propagandistes du Kremlin pour que le regard russe irrigue, bien avant l’arrivée de Vladimir Poutine sur la scène politique, notre perception de cette région du monde.»
Cette fascination ne relève ni d’une naïveté individuelle ni d’une faute morale, mais d’un long processus de médiation culturelle et politique ayant favorisé la projection d’un imaginaire russe largement déconnecté des réalités historiques et sociales.
Comme le notent Schmitt et d’autres, l’admiration française pour la « culture russe » se fonde souvent sur des prémisses erronées : « Pouchkine ne justifie pas de s’allier avec Poutine »3 (Schmitt). L’historien de la littérature rappelle qu’au XIXᵉ siècle, « le peuple français… était ignorant de l’empire des tsars et ses us et coutumes »4, ce qui laisse penser que cette « Russie» idéalisée n’a longtemps été qu’un produit de l’imagination française.
Anna Colin Lebedev2 : « Par affection pour la Russie au-delà de son gouvernement, par attachement à ses artistes et à ses intellectuels, par fascination pour son histoire bouleversante et ses destinées hors du commun, nous avons adopté le regard de Moscou, sans nous rendre compte des distorsions que cela impliquait. »
Une culture pensée depuis le centre
La Russie s’est construite comme un empire bien avant de se concevoir comme une nation. Son système politique, son art et sa spiritualité se sont formés autour d’une idée : Moscou comme centre du monde slave et orthodoxe, héritière de Byzance et dépositaire de la « vérité universelle ».
Richard Pipes5 : « La vision de la Russie comme centre moral et spirituel de l’univers slave a servi à légitimer son expansion et sa domination sur ses voisins. »
Dans ce cadre, les autres peuples — Ukrainiens, Biélorusses, Tatars, peuples du Caucase ou de Sibérie — n’étaient pas niés, mais subordonnés : ils participaient d’une culture commune dont le cœur, la langue et la légitimité demeuraient russes. Ce n’était pas seulement une domination politique : c’était une hiérarchie culturelle intériorisée.
Anna Colin Lebedev2 : « Le regard russe est celui d’un centre sur sa périphérie ; celui d’une puissance dominante sur ceux qu’elle a longtemps dominés. C’est un récit qui se donne le droit de définir la grande culture et les cultures périphériques, la langue de la civilisation et les langues subalternes, les événements majeurs et les histoires locales, les grands hommes et les grands traîtres. »
Comme toute culture impériale, la culture russe s’est construite dans un rapport de hiérarchie et de centralité ; ce qui la distingue aujourd’hui est la persistance revendiquée de ce schéma, non déconstruit et toujours opérant dans le discours politique contemporain.
Oleg Kharkhordin6 : « La culture russe a été régulièrement mobilisée pour légitimer la conquête et l’expansion, présentant la politique impériale comme un devoir civilisateur. »
Le « grand » comme instrument de domination
Parler de grande culture russe (великая русская культура) n’est pas une simple formule laudative : c’est un dispositif de pouvoir symbolique.
Svetlana Alexievitch7 : « Je me suis rendu compte que la guerre nous habitait. Que c’était notre culture. Les gens parlent de la grande culture de la Russie, mais l’élément principal de cette « grande culture russe », c’est la guerre. »
« Grande » par rapport à quoi ? Par rapport à des cultures « petites », « locales » ou « périphériques », dont l’existence même semble devoir être mesurée à l’aune de ce que se considérait la culture russe. Cette grandeur, célébrée à Saint-Pétersbourg comme à Paris, a toujours impliqué la capacité de parler pour les autres, de représenter l’universel à partir du centre impérial. Sous le tsarisme, cette hiérarchie justifiait la russification ; sous l’URSS, elle a pris la forme d’un « internationalisme » où le russe restait la langue de la prétendue civilisation ; aujourd’hui, elle se reformule dans le « monde russe » (russki mir), instrument idéologique du Kremlin.
Vladimir Poutine8 : « Le rôle clé et unificateur dans la conscience historique du peuple russe multinational appartient à la langue russe, c’est-à-dire à la grande culture russe. »
La critique du qualificatif de « grand » ne vise ni les œuvres ni leur qualité esthétique, mais l’usage symbolique de cette grandeur comme principe de hiérarchisation et d’effacement des cultures dites périphériques.
Anna Colin Lebedev2 : « Comment voir aujourd’hui, par exemple, dans la langue russe autre chose qu’une arme de guerre, alors que la russification est une politique centrale de l’occupation des territoires ukrainiens ? »
Une hégémonie culturelle partagée par les opposants
Le plus troublant est que cette matrice impériale transcende les clivages politiques.
Françoise Thom1 : « Même les opposants au Kremlin se situent souvent dans le cadre d’une culture politique qui ne remet pas en question l’idée d’empire russe. »
Alexeï Navalny, héros de la résistance à Poutine, incarnait une lutte pour la justice et la liberté — mais à l’intérieur des frontières mentales de l’empire. Son nationalisme assumé, son refus de reconnaître la souveraineté ukrainienne sur la Crimée, ou son mépris pour les migrants du Caucase, montrent à quel point le sentiment de supériorité russe reste structurel, même parmi les opposants « démocrates ». En Russie, contester le pouvoir ne revient pas nécessairement à contester l’idée d’empire.
La reconnaissance du courage individuel des opposants au régime n’empêche pas de constater que nombre d’entre eux demeurent inscrits dans un imaginaire politique hérité de l’empire, rarement interrogé en tant que tel.
De l’esthétique à la guerre
Le culte de la « grande culture » sert aujourd’hui de paravent moral à la violence impériale. Les bombardements de Kharkiv ou d’Odessa sont « justifiés » au nom de la « défense du monde russe », de la « civilisation orthodoxe », de la « langue de Tolstoï ». Ce n’est donc pas un détournement accidentel : c’est la conséquence logique d’un imaginaire culturel où la fantasmagorique universalité russe nie la pluralité du monde.
Il ne s’agit pas de postuler une causalité directe entre culture et violence, mais de montrer comment un imaginaire culturel hiérarchisant peut rendre la guerre pensable, justifiable et moralement acceptable.
Ainsi, la guerre en Ukraine n’est pas un dévoiement de la culture russe. Elle est le produit de son mythe central : celui d’une grandeur naturelle alléguée, d’une pseudo vocation civilisatrice et de la revendication infondée d’une supériorité morale sur d’autres nations qualifiées, avec mépris, de « petits peuples ».
Cf. Timothy Snyder9 : « L’invocation de l’histoire et de la culture russes sert à justifier l’agression militaire et l’expansionnisme, donnant à la guerre un vernis moral. »
Pour une relecture décoloniale
Reconnaître cela ne revient pas à rejeter Tolstoï ou Tchaïkovski, mais à cesser de les idolâtrer comme emblèmes d’un universalisme sans tache. Il est temps de lire la culture russe comme une culture impériale parmi d’autres, avec ses beautés, ses ombres, son absence d’humanisme, sa cruauté et ses violences. Et d’écouter, enfin, les voix russes, ukrainiennes, caucasiennes, sibériennes ou tatares qui s’efforcent de décoloniser l’imaginaire russe, souvent au prix de l’exil, du silence, de la torture ou de l’assassinat.
Serhii Plokhy10 : « L’histoire ukrainienne et les voix périphériques de l’empire montrent combien la culture russe a été construite comme un projet impérial, et comment ces voix décoloniales sont souvent muselées ou ignorées. »
Cette relecture ne procède ni d’un rejet ni d’une mise à l’écart de la culture russe, mais d’un élargissement du regard visant à restituer leur place aux voix longtemps marginalisées ou réduites au silence par le centre impérial.
Anna Colin Lebedev2 : « Il est surprenant qu’on entende encore parler candidement de la « grande culture russe » pour déplorer son effacement en Ukraine, alors même qu’on n’oserait plus évoquer la « grande culture française » et critiquer sa faible présence dans les manuels scolaires des anciennes colonies de la France. »
Conclusion
Le suprémacisme russe n’est pas né dans les casernes, mais dans les bibliothèques, les cathédrales et les académies. La guerre d’Ukraine est d’abord une guerre de « culture », menée par des incultes et par un pouvoir qui s’appuie sur des siècles de hiérarchie symbolique. Tant que la Russie n’aura pas déconstruit son propre mythe de « grande culture », elle ne pourra ni devenir démocratique, ni vivre en paix avec ses voisins — ou avec elle-même.
Déconstruire le mythe de la « grande culture russe » ne signifie pas condamner un héritage culturel, mais reconnaître qu’aucune démocratisation durable ne peut advenir sans une remise en question des hiérarchies symboliques qui ont longtemps servi à légitimer la domination et la violence.
Notes
- Françoise Thom, Comprendre le poutinisme, Paris, Fayard, 2019. ↩︎
- Anna Colin Lebedev, Le filtre russe, Le Grand Continent, 29 août 2022 ↩︎
- Olivier Schmitt, Pourquoi Poutine est notre allié ?, 2017 ↩︎
- Murielle Lucie Clément, L’Image des Russes et de la Russie dans le roman français de 1900 à nos jours, 2010 ↩︎
- Richard Pipes, Russia Under the Bolshevik Regime, New York, Vintage Books, 1994 ↩︎
- Oleg Kharkhordin, The Collective and the Individual in Russia: A Study of Practices, Berkeley, University of California Press, 1999. ↩︎
- Svetlana Alexievitch : Nous sommes confrontés au fascisme russe, Voxeurop, 2023 ↩︎
- Président de la fédération de Russie Décret portant approbation des principes fondamentaux de la politique culturelle de l’État, 25/01/2023 ↩︎
- Timothy Snyder, The Road to Unfreedom: Russia, Europe, America, New York, Tim Duggan Books, 2018 ↩︎
- Serhii Plokhy, The Gates of Europe: A History of Ukraine, New York, Basic Books, 2015 ↩︎
Sur le même sujet
Les Russes sont-ils un peuple slave ?
Ethnie, noblesse et religion : comprendre pourquoi la Russie ne peut revendiquer le statut de peuple slave.
Keep readingComprendre le front culturel russo-ukrainien
Promouvoir la culture russe aujourd’hui revient à soutenir le « ruscisme », une archaïque idéologie expensionniste et colonialiste panrusse mise à jour de pratiques génocidaires ayant de nombreux points communs avec le nazisme. S’en faire l’avocat, consiste à, de facto, en approuver les modalités techniques que sont les destructions organisées de la culture et du patrimoine de…
Keep readingRevue de presse d’une маскировка (maskirovka) russo-cinématographique à Nantes
L’affaire du festival du cinéma intitulé « De Lviv à l’Oural » a montré qu’il est difficile de contrer le lobby pro-russe, si ce n’est pro-poutine, à Nantes. Elle n’a pourtant touché qu’un petit cercle local de cinéphile et d’agents d’influence. En revanche, elle a révélé une diaspora nantaise et une communauté réfugiée ukrainiennes unaniment choquées. Elle…
Keep readingTout oppose la culture ukrainienne et la « culture russe »
Afin de sortir d’un schéma mortifère pluri-centenaire, porté à son paroxysme depuis le 24 février 2022, la culture ukrainienne ne peut pas et ne doit pas coexister avec la culture russe, dans un même espace et lors d’un même événement. C’est une prophylaxie élémentaire.
Keep reading

2 commentaires sur « La « grande culture russe », matrice d’un suprémacisme à l’origine de la guerre en Ukraine »