La pénétration du poutinisme en France, progression ou endiguement?

Si la France et le reste du monde occidental ont longtemps été aveugles ou déroutés par la progression du poutinisme, il semble que cette menace se soit parfois retournée contre ses auteurs et qu’elle commence à recevoir un début de réponse organisée. Il est trop tôt pour dire si le poutinisme va durablement reculer dans l’hexagone. En revanche, il risque de s’y implanter indirectement en proliférant dans certaines parties du monde francophone, où il devient une deuxième religion. Cette métastase est ignorée aujourd’hui et n’en est que plus dangereuse.
Le texte suivant est le résultat de réflexions issues de l’intéressant article de Sophie Belaïch: « Le niveau de pénétration du poutinisme atteint un seuil très alarmant en France », paru le 20 avril 2018.

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Le poutinisme en France, par Bernard Grua

Il faut lire l’article de Sophie Belaïch sur « The Times of Israël »: « Le niveau de pénétration du poutinisme atteint un seuil très alarmant en France ». Voilà un inventaire détaillé de multiples ingérences du Kremlin au sein de la politique française ainsi qu’un réquisitoire contre une liste impressionnante d’agents d’influence au coeur de notre personnel politique. Ce texte a attiré de nombreux trolls. Leurs commentaires donnent une idée de l’état d’esprit de la poutinosphère mais ils dressent surtout un catalogue d’horreurs injurieuses pour ceux qui les découvrent. Pour les autres, aucune surprise. Au delà d’insultes primaires, le troll est un être (et encore) inférieur, qui ne crée pas mais se contente de poster ce qui a été préparé par d’autres, en l’espèce les services de propagande du Kremlin. A ce sujet, on peut voir, sur les deux graphiques, ci-dessous, issus de DFRLab « PutinAtWar: How Russia Weaponized “Russophobia” » comment cette doxa poutinienne est promue et comment on la retrouve dans les « commentaires » présents au pied de l’article de Sophie Bélaïch.

L'hystérie anti-russe autre slogan favori de Laurent Brayard, Donetsk - Novorossia, Doni Press, Laurent Courtois
Promotion du slogan « Hystérie anti-russe », de 2001 à 2017, par les services de propagande du Kremlin
La russophobie slogan favori de Laurent Brayard, Donetsk - Novorossia, Doni Press, Donetsk, Laurent Courtois
Promotion du terme « Russophobie », de 2001 à 2017, par les services de propagande du Kremlin

Panorama du poutinisme en France

L’énoncé des faits d’ingérence et de manipulation, réalisé par Sophie Bélaïch, est exact. Il ne peut, évidemment, pas être exhaustif. En revanche, il est difficile de constater une progression continue du poutinisme en France. Au contraire, on peut, probablement, observer que la phase de reflux a commencé, dans l’opinion nationale. Entendons nous bien, les poutinistes resteront des poutinistes. Ils n’évolueront pas. Ils resteront déloyaux à l’égard de leur pays pour lequel ils aspirent, majoritairement, au chaos et à la ruine, afin de complaire à leur maître étranger fantasmé. Ces poutinistes se feront entendre à chaque fois que la France exercera sa souveraineté, particulièrement si les intérêts du Kremlin sont mis en cause. Leur flambée récente est probablement plus liée au bombardement des sites chimiques syriens qu’à une véritable montée en puissance.

Il semble, néanmoins, que le discours poutiniste rencontre moins de succès en France, auprès de la population et de ses médias. Hors fanatiques, l’audience est plus méfiante. La situation a évolué depuis quatre ans. A cette époque, l’état des lieux était particulièrement préoccupant. Cette propagande ne faisait face à aucune résistance. Aujourd’hui, les gouvernements ayant pris des positions claires sur le sujet, le message est passé dans l’opinion. Les outils se mettent en place. Les lecteurs sont moins innocents. La chasse au complotisme et aux « fake news » est en train de devenir un sport national. A titre d’exemple, la page Facebook,  « Complots faciles pour briller en société », sans aucun support financier, est suivie par plus de 400 000 personnes. Elle a dépassé « Sputnik France ». « Complots faciles », sous des dehors humoristiques, s’avère l’arme la moins onéreuses, et une des plus performantes, pour lutter contre le complotisme. Des professeurs de lycée reconnaissent, même, s’en servir à titre d’illustrations. La société civile a toute sa place dans la lutte contre le complot-poutinisme. Encore faut-il qu’elle se prenne en main.

Marie Peltier, dans son excellent article –  « Le complotisme est une arme politique »  – L’Echo 21/04/2018 – a pour sa part un point de vue différent. Selon elle,

L’offensive du Kremlin n’est pas nouvelle. Ses organes officiels diffusent leur contenu sur le net depuis des années, mais on note une accélération de cette présence médiatique depuis environ deux ans
Dans le complotisme contemporain, il s’agit de « l’axe américano-sioniste« …
Sur les réseaux sociaux, on voit des gens pourtant peu politisés relayer la prose des pro-Bachar et pro-Poutine. Et on ne le voyait pas en 2013, ce qui montre que la propagande a fait son effet. En France, on y retrouve une bonne partie d’une droite massivement imprégnée d’islamophobie, avec le Front national et une partie des Républicains, avec des gens comme Valérie Boyer, ou Thierry Mariani, qui sont des agents de Damas. À gauche, le phénomène est plus circoncis, avec principalement la France insoumise (FI), qui se trouve dans le giron pro-russe. La FI est très présente sur les réseaux, ses trolleurs sont très actifs sur ces questions. Cela fait des dégâts au-delà du public de la gauche radicale…

« Jupiter » rend fous ceux qu’il veut perdre

Il faut observer dire que le Kremlin, comme tout malfrat enhardi par ses premiers succès, est allé trop loin. On peut, paradoxalement, l’en remercier. « Quos vult perdere Jupiter dementat ». L’ingérence dans les élections américaines, françaises et allemandes a été le pas de trop, sans même parler de l’affaire Skripal. Pierre Verluise – « Affaire Skripal : un révélateur de nouvelles solidarités géopolitiques post-Guerre froide ? »

On a un peu oublié les hivers glaciaux que nous promettait Poutine en menaçant de couper notre approvisionnement de gaz. On ne peut pas dire que cette menace, à laquelle il était donné beaucoup d’importance pendant l’année 2014, fut suivie d’effet. Il serait bon de s’en souvenir à chaque nouvelle bravade de Moscou. Le bluff n’est crédible que tant que l’on gagne. En ce moment, les « succès » passés du Kremlin lui causent d’inconfortables retours de flamme. Trump, le candidat de Poutine, lui échappe. Il est assez intéressant de voir Macron et Trump, l’un cible de Poutine et l’autre son favori, fraterniser comme on l’observe à Washington – 24/04/2018 – avec la reconnaissance de Michael Farage….

Cette fraternisation est favorisée par l’effacement, en Europe, de la Grande Bretagne, qui ne peut plus servir de pont entre les USA et l’UE, un autre effet du Brexit. Le dit Brexit, au Royaume Uni, est de plus en plus perçu comme une erreur stratégique. Moscou y ayant pris une part active, la rancœur à son égard va grandissante outre Manche. Enfin, que dire des frappes coordonnées sur l’arsenal chimique Syrien? Les imprécations du tchékiste ont fait long feu. L’activité redoublée des trolls n’y peut rien. Alors que le poutinisme vise à introduire désordre et chaos dans le camp occidental, il est, au contraire, en train d’en resserrer les rangs. Bernard Guetta – « Quand le danger Poutine amène l’Europe à prendre le leadership en Occident ».
Le Kremlin, en perte de crédibilité, les petites et moyennes puissances vont être beaucoup moins enthousiastes à son égard. Le « krysha » (toit) expression des mafieux russes, mélange de menace, de racket et de protection, prend l’eau.  Poutine a voulu renouer avec un impérialisme du XIXe siècle, en restant dans le schéma d’une logique issue du défunt pré-carré soviétique de Yalta. Il a oublié que son pays n’est plus une puissance mondiale et se retrouve comme un acteur subsidiaire, une sorte d’option, d’un « Grand Jeu » dont il n’a plus les cartes majeures. Même l’ancien et fidèle client arménien fait son marché entre les différentes offres, jouant d’un fournisseur contre l’autre. Council on Foreign Relations –  « Armenia’s Tricky EU-Russia Balancing Act ». Tentons d’imaginer la suite.

Le Kremlin crée une bombe à retardement

La France a appris depuis longtemps qu’il est plus facile d’entrer dans les pays arabes que d’en sortir. Comment la Russie va-t-elle s’extraire de ce qui risque devenir son bourbier, à savoir la Syrie? La super puissance des USA ne se remet pas de sa folle et humainement douloureuse aventure en Irak. Que dire d’une puissance moyenne (PIB  par habitant au 51e rang mondial, entre les Seychelles et la Grèce), aux ressources beaucoup plus limitées et démunie d’une véritable capacité de projection, qui s’est fourvoyée dans un scénario équivalent, sans en avoir les moyens? Elle y a « mangé son pain blanc ». Après l’illusion de la victoire, viendra le temps du « pain noir ». Par ailleurs, on a tendance à oublier la vieille rivalité et les animosités qui perdurent entre les anciens empires russes et perses. Engluée en Syrie, la Russie a contribué, de plus, à se créer un ennemi potentiellement redoutable, à savoir l’Iran, alors que la pénétration de cette dernière doit beaucoup aux bombardements russes. Bernard Guetta« En Ukraine comme au Proche-Orient, le président russe risque maintenant l’enlisement »

Blue flowers and grass, Afghanistan © Bernard Grua 2013
Ishkashim, Badakshan, Afghanistan – Photo B.Grua
Frontière sino-afghane dans le Wakhan
Frontière sino-afghane dans le Wakhan

Parlons de l’alliance russe avec les Talibans. Ces derniers ne sont dangereux que pour les Afghans ou pour les Occidentaux présents dans leur pays. Mais, là aussi, la Russie n’a pas carte blanche. La super puissance chinoise est en train de prendre pied au Nord-Est de l’Afghanistan, dans le Badakhshan, dont le corridor du Wakhan est un itinéraire historiquement important mais longtemps oublié de la route de la « route de la soie ». Did Press Agency  – “We will connect Badakhshan to China”. Peut-on penser que les Chinois vont y tolérer les traînes sabres du groupe Wagner (société de mercenaires russes, permettant au Kremlin d’avancer à visage masqué) associés aux Talibans? Financial Times – « Mystery deepens over Chinese forces in Afghanistan ».

The only road of Afghan Wakhan, Panj River, Hindu Kush summits, Afghanistan © Bernard Grua
Corridor du Wakhan, Afghanistan – Photo B. Grua

Est-il crédible d’imaginer, que les Chinois laisseront la contamination islamiste s’étendre au Tadjikistan, frontalier du Xinjiang, et en Ouzbékistan, sans même parler du risque que cela représente pour la Russie et pour ses partenariats locaux?

View on mountains of Chinese border near Karakul, Pamir, Tajikistan © Bernard Grua 2011
Pamir Tajikistan, frontière avec le Xinjiang chinois – Photo B. Grua

La main de Poutine n’est pas assez longue pour que l’on puisse la voir partout

Après avoir ignoré le poutinisme, il convient de ne pas lui accorder une importance démesurée. Voir partout la main de Moscou, ce que se garde bien de faire Sophie Bélaïch, peut nous conduire, nous aussi, à l’aveuglement et à ne pas lutter contre nos propres sources de désordres présents ou futurs. A titre d’exemple, on connait tous les problèmes que l’Espagne rencontre en Catalogne. Rajoy suggère, à l’unisson des Jacobins français, que le séparatisme est créé par le Kremlin. El Païs – « La maquinaria de injerencias rusa penetra la crisis catalana »C’est se moquer du monde.

Dominique Serres le jacobin exploitaant l'antipoutinisme
L’antipoutinisme comme argument contre les Droits de l’Homme.

Ne voyons pas le poutinisme comme cause de nos propres errements, là où le Kremlin ne fait que mettre de l’infection dans des plaies ouvertes par d’autres. On a cité l’Espagne mais il existe aussi des faits avérés d’intervention russe, au moins en terme de propagande, dans des régionalismes français ou étrangers. Ignorer les légitimes préoccupations des populations permet au Kremlin de les exploiter. Même si ce dernier n’est pas à l’origine de la contestation. Bafouer les Droits de l’Homme au nom de la « stabilité » ne fait que créer des fractures où s’engouffrent RT et Sputnik.

Sputnik et les régionalismes. Les ficelles du poutinisme.
Le poutisnisme et les fractures française

Le poutinisme s’est déplacé, et nous sommes aveugles

Hors d’Europe, le poutinisme recule en certains endroits du monde. C’est le cas au Moyen Orient, où le Russe commence à être aussi haï que l’Américain, le tout en beaucoup moins de temps. Néanmoins, il reste une région où le poutinisme prospère et à laquelle nous ne prêtons pas assez attention. Il s’agit du Maghreb. La propagande kremlino-syrienne y a le champ libre. Toutes ses « thèses » sont reprises par la population, y compris par les catégories les plus instruites. Dimitri Halby a mis en évidence un phénomène lourd de menaces. Récemment la page Facebook de RT France  a doublé son nombre de fans, passant de 400000 à 800000 . La progression s’explique par le continent africain. On peut illustrer la diffusion de cette propagande par différents relais tels que « l’Institut Tunisien des Relations Internationales » . Il est intéressant de noter que ce site, se disant anti-Daesh, exprime, de plus, un antisémitisme forcené. « Manifeste judéophile et islamophobe ou pure diversion ? »  L’antisémitisme n’est donc pas seulement le résultat de prêches islamistes. Il est, aussi, avec bien d’autres vices, le fruit des assado-poutinophiles. Nul doute que cette propagande pro-Kremlin visant le Maghreb se diffuse largement dans une population française d’origine nord-africaine.

Comme un air de Californie...  © Bernard Grua
Mahdia, Tunisie, Photo B. Grua

La France a mis des années à prendre la mesure de l’ingérence du Kremlin dans l’opinion nationale. Elle commence à y réagir. Toutefois, on ne peut qu’être très pessimiste quant à l’indifférence dont elle est l’objet et quant à l’immunité dont elle jouit à l’égard de dizaines de millions de francophones résidant hors de l’hexagone ou ayant une origine d’outre méditerranée. Le risque s’est décalé.Il y a trouvé une virulence accrue notamment, mais non exclusivement, du fait qu’il est ouvertement anti-sémite.
En France, 80% des personnes interrogées ne font pas confiance à Poutine alors qu’elles ne sont que 32% à ne pas lui faire confiance en Tunisie A titre de comparaison, elle sont 92%, en Jordanie, cet  dire près du conflit syrien, à ne pas lui faire confiance selon le Pew Research Center 

Confiance en Poutine - article Bernard Grua

Auteur : Bernard Grua

Bernard Grua a une large expérience internationale. ll réside à Nantes et est expert en conseil, réalisation et analyse d'inventaires, préalablement manager dans un cabinet d'audit anglo-saxon , Diplômé de Sciences Po Paris, officier de Marine de réserve. Hobbies: photographie, géopolitique, patrimoine maritime, reportages dans des pays lointains

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