Maïdan, petite brisure d’écorce calcinée et meurtrie, ne rompt pas

La journée du 18 février 2014

Berkuts- Rue chovkovytchna – Kyiv 18/02/2017 – Photo Bernard Grua
Berkuts 18/02/2017 Ph. Bernard Grua

Il faut, tout d’abord, présenter deux catégories d’individus qui ont joué un rôle important. Les Berkouts sont des policiers anti-émeute choyés par le pouvoir de Ianoukovitch. Ils forment une sorte de garde prétorienne.

Les Titouchky, pluriel de Titouchko, sont des jeunes voyous payés par le pouvoir pour créer du désordre et de la violence, ceci allant jusqu’ au meurtre et jusqu’ à la torture, afin de justifier la répression des forces de sécurité, terroriser les activistes et discréditer la révolution. Au cours de la matinée du 18 février 2014, une importante foule a quitté Maïdan pour manifester devant la Rada (le Parlement). Plutôt que de s’y rendre directement, elle s’est vue imposer un large détour pour remonter presque l’intégralité de la rue de l’Institut (Institutskaya Vulitsia), avant de rejoindre le Parc Marinsky en tournant par la rue Kriposniy. Toutes les rues latérales sur la gauche de celle de l’Institut étaient barrées par des camions derrière lesquels se trouvaient des compagnies de Berkouts. Plus loin, sur la droite, et en retrait, se trouvait aussi un très large groupe de Titoushky et de Berkouts pour tenir le terrain menant au bâtiment de l’administration présidentielle. L’étirement de cette foule importante, la rendait sujette à des embuscades, à une prise en étau et à une atomisation en plus petites cellules. Aujourd’ hui, certains se demandent si cela n’était pas un piège délibéré et si des provocateurs n’étaient pas chargés de mettre le « feu aux poudres ».

Premiers affrontements rues Institutskaya et Chovkovytchna

Protestaires rue de l'Institut Bernard Grua
Protestataires rue de l’Institut Photo B. Grua

Au niveau de la rue Shovkovychna, les protestataires ont tenté de se frayer un chemin direct vers la Rada depuis la rue de l’Institut. Des activistes ont franchi le rempart de camions et ont dégagé un filet métallique qui obstruait le passage. Ils sont descendus face aux Berkouts, sur qui ils ont commencé à jeter de la farine et des œufs. Puis ils ont utilisé des pavés, qui leur étaient préparés par les manifestants se trouvant sur la rue de l’Institut. Après de nombreux heurts, les Berkouts ont refoulé les activistes de l’autre côté des camions. Les jets de pavés se sont intensifiés ainsi que les jets de cocktail Molotov. Les Berkouts ripostaient par des envois de grenades lacrymogènes et assourdissantes ainsi que par des tirs d’armes à feu. De ces armes à feu, j’ai observé des projectiles assez volumineux en plastique rigide, des billes de caoutchouc et des billes de plomb.

Pour s’en protéger, par des flammes et par un rideau de fumé, les manifestants ont incendié les camions avec du carburant et des pneus. Une assez plaisante chaleur, par cette journée de février, commençait à nous envelopper. Puis il a commencé à faire vraiment trop chaud dans la benne de notre engin, dont la cabine était en flamme et sous le châssis duquel les activistes allumaient des pneus supplémentaires. Avec les autres photographes, descendus de notre perchoir et dégagés de l’auvent en plexiglas qui nous protégeait, nous avons observé que la foule reculait.
Des Berkouts tiraient depuis le toit de l’immeuble, tout en jetant des grenades assourdissantes. J’ai vu un groupe de secouristes entourant un blessé. Ils étaient visés directement par les tireurs des toits. Sans que j’aie bien compris à quel moment cela est arrivé, j’ai réalisé que l’initiative avait changé de camp. La foule craignait, maintenant, une intrusion des Berkouts dans la rue de l’Institut. Les lances à incendie éteignaient le feu des camions qu’il était difficile d’approcher en raison des tireurs placés sur le toit. Finalement, les Berkouts ont tenté une percée en passant par la porte de l’immeuble donnant sur la rue de l’Institut. Ils ont été repoussés à coup de cocktail Molotov et de jet de pavé. Ils se sont repliés et ont refermé la porte. Derrière leurs boucliers, les activistes ont continué à jeter leurs projectiles, par la vitre qui surmontait la porte. La cage d’escalier, se trouvant derrière cette porte, était en feu de façon plus ou moins soutenue, en fonction des éléments qui avait les dessus : les lances à eau ou les engins incendiaires.
Massés sur le coté droit de la rue, notre regard a été attiré, en hauteur, par un drapeau ukrainien et par des activistes qui cheminaient par petits bonds derrière les cheminées des toits. Ils ont refoulé les Berkouts à l’intérieur de l’immeuble! La foule en délire hurlait Слава Україні! Героям Слава! (Gloire à l’Ukraine, Gloire aux héros).

Barricade Institut/Chovkovycthna Bernard Grua
Institut/Chovkovycthna Ph. Bernard Grua

Très rapidement on a vu se hérisser une barricade contre les camions redevenus accessibles. Tout était utile : cabine téléphonique, bancs, grilles, poubelles, pancartes, vielles planches, pneus, bidons… On avait l’impression que ces objets volaient littéralement. Il fallait, à tout prix, empêcher les Berkouts de se déverser depuis la rue Chovkovycthna. Le plus impressionnant était que ce déménagement, mais peut-être étais-je devenu un peu sourd, se faisait sans bruit et sans consigne particulière. Evidemment la combustion de cette barricade fut particulièrement stimulée. Et puis le sort a commencé à refluer. Les Berkouts ont repris le contrôle du toit sans violence. Je pense qu’ils ont du menacer les activistes avec munitions antipersonnelles. J’ai décidé d’aller voir plus loin ce qu’il se passait. J’étais un peu lassé des grenades et, en dépit du masque qui m’avait été gentiment donné, je trouvais assez inconfortable de respirer les gaz lacrymogènes qui fleurissaient autour de nous. De plus, je ne me sentais pas particulièrement à l’aise de ne pas avoir de casque sur la tête, à la différence de tous ceux qui m’entouraient. J’aurais dû imaginer que tout allait changer, à ce carrefour, dans les heures qui suivaient.

Incendie et face à face, rue Lyps’ka

Lipska Photo Bernard Grua
Autodéfense Lyps’ka Photo Bernard Grua

J’ai donc remonté la rue de l’Institut. Sur ma droite, on apercevait, à quelques distances, un immeuble qui lâchait un généreux panache de fumé. J’ai décidé d’aller observer ce qui s’y passait en prenant la rue Lyps’ka, en réalité une sorte de double avenue arborée. Je me suis faufilé à travers la foule des manifestants et à travers leur rideau d’activistes casqués, tenant leur bouclier et une batte de base-ball, comme cela était devenu la mode depuis janvier. La situation avait l’air calme. J’ai donc, aussi, franchi le groupe de Berkouts qui leur faisait face et me suis dirigé vers l’incendie. C’était une belle et vaste maison bourgeoise, le siège du Parti des Régions, le parti de Ianoukovitch. Me retrouver, à ce moment là, au milieu d’un grand groupe de Titouchky ne me plaisait guère. J’ai retraversé les Berkouts, les activistes et le groupe de manifestants pour retourner sur la rue de l’Institut. D’autant que je me disais que si la situation dégénérait, je ne serai pas très en sécurité. Il n’y avait aucun camion à escalader pour y trouver refuge.

Le Parc Marinskiy avant le carnage

Marinsky avant le massacre Bernard Grua
Marinsky avant le massacre Ph. Bernard Grua

Par la voie Kriposniy, j’ai fini par arriver dans le parc Marinskiy. L’assemblée était immense,composée d’hommes, de femmes et d’enfants de tous ages. Sur un podium on entendait des discours enflammés. Plus loin, toutes générations confondues, des femmes, principalement, arrachaient les pavés des allées. Elles les transportaient dans des poubelles roulantes pendant que d’autres les brisaient en deux morceaux pour en faire des projectiles. Le fond du parc, vers la Rada, était noyé sous une mer de Titouchky, ultime rempart criminel du pouvoir en place. Devant les Titouchky se tenaient des compagnies de Berkouts. A ce moment là j’ai décidé d’appeler Pavlo, d’Ivano-Frankivsk, pour lui raconter ce que je voyais. Emporté par la conversation, je continue à marcher pour finalement informer mon ami que je ferais mieux de stopper notre bavardage pour m’éloigner de l’endroit où j’étais arrivé. En face de moi, un mur de boucliers et de casques Berkouts. Derrière moi, un mur de boucliers d’origines variées et de casques d’activistes. J’étais entre les deux, dans un large no man’s land terreux. Deux prêtres et un civil parcouraient cette étendue. Une femme élégante, en robe ukrainienne, parlait aux Berkouts avant de se diriger vers les activistes. Plus loin, sur le toit d’un camion, un autre prêtre s’exprimait dans un micro. J’ai appris, par la suite, qu’il exhortait tout le monde à éviter l’affrontement. De fait, je comprenais que si la tension explosait, cela tournerait à la catastrophe. Les activistes n’étaient pas assez nombreux pour protéger la foule de la marée des Berkouts et de la horde des Titouchky. Aucune barricade n’étaient érigée pour arrêter ce potentiel déferlement. Il n’y avait aucun abri disponible. L’air très lourd était électrique. J’ai décidé de revenir sur mes pas, par Kriposniy puis par Institutskaya.
Ce que je raconte ici,semble relativement logique, enfin j’espère, mais, au moment des faits, n’ayant aucune idée du plan de cette partie de la ville, ne comprenant ni l’ukrainien,ni le russe, abruti par les grenades assourdissantes, je n’avais guère idée de ce qui se passait. Le réveil a été brutal.

Déferlement sur le haut d’Institutskaya

Redescendant vers Maïdan, un peu avant Chovkovytchna, je croise soudain des gens qui courent en sens inverse. Certains tombent à terre. Personne ne les relève. Chacun cherche à s’échapper. Sur eux, fondent les Berkouts qui frappent à tout va, sur les têtes si possible. Stop ! Demi-tour ! Je cavale dans le dernier lot en compagnie de quelques retardataires, femmes, personnes d’age mur, avec les Berkouts aux trousses. Pas de chance, en face nous arrivent d’autres Berkouts.Je m’engouffre dans Lyps’ka et tente d’entrer dans une arrière cour, barrée,elle aussi, par les Berkouts. De l’autre côté de Lyps’ka leurs collègues chargent vers Instotuka. Cerné, il ne faut plus courir. Il n’y a plus qu’à se plaquer dos mur et à regarder la vague venir. Les Berkouts se défoulent sur mes voisins. J’entrevois un bout d’Instituskaya désormais presque vide. A plusieurs, d’autres Berkouts empoignent un protestataire qu’ils emmènent. Je tente de le prendre en photo pour témoigner au cas il ne reviendrait pas, comme cela est déjà arrivé pour certains. Un Berkout me repousse pour que je ne puisse plus voir ce qui se passe dans la rue de l’Institut. Un autre arrache les drapeaux ukrainiens abandonnés par les manifestants et les mets en boule tels des chiffons.

Rue de l'institut Photo Bernard Grua
Rue de l’institut Photo Bernard Grua

Un homme grisonnant, le crane en sang se dirige vers nous.Des femmes entreprennent de lui essuyer le visage. Nous voyons passer une ambulance et de notre recoin, en sifflant, en agitant les bras nous la faisons venir vers nous pour qu’elle prenne en charge ce blessé. Le temps passe. La meute, repue de violence, souffle. Nous franchissons, un à un, un premier rideau de Berkouts dans la ruelle latérale, puis un deuxième pour finalement arriver sur Sadova.

De Sadova à Maïdan sous l’emprise d’un danger immédiat

Sadovaya/Institut Bernard Grua
Sadova/Institut Bernard Grua

Là, la barricade précaire, entre la rue de l’Institut et Sadova, vers la Rada, tient encore dans les flammes, les jets de cocktails Molotov, les projections de pavés, le feu des camions, l’explosion des grenades. C’en est assez, je décide de retourner dans mon logement de Krechtchatyk et de témoigner en postant les photos des événements. En me dirigeant vers Maïdan, je vois une activité fébrile et angoissée de collecte de pavé, comme sous l’emprise d’un danger immense et immédiat. Je marche au milieu de la chaussée et manque de me faire renverser par une voiture qui arrive à toute allure en klaxonnant. Elle pile, je suis contre le pare choc. Choqué j’invective le chauffard, comme le ferait tout Français normalement constitué. C’est à dire sans grande civilité. Un activiste descend du trottoir et me prie très poliment d’excuser le chauffeur. La voie doit rester libre pour les blessés qu’on redescend le plus vite possible du front. Des groupes de défenseurs et avec différents matériels montent vers moi, de Maïdan, puis me dépassent en continuant

En descendant vers Maidan photo Bernard Grua
En descendant vers Maidan ph. Bernard Grua

J’en ai compris la raison bien après. Je venais d’assister aux débuts de la grande contre offensive meurtrière, et qui se voulait ultime, sur Maïdan. Les vidéos qui ont été mises en ligne, sur ce qui s’est effectivement déroulé à Marinskiy après mon départ, sont véritablement abominables. On ne connaîtra pas le nombre de personnes qui y ont été assassinées. Des témoignages ont été diffusés, par la suite, racontant que des véhicules des services de sécurité étaient munis de sacs mortuaires, pour faire disparaître les cadavres. Mais, sur le moment même, je n’avais pas connaissance de ce qui se passait réellement. Peut-être étais-je le seul à être aussi inconscient?

Krechtchatyk encore normale

Affamé, je rentre dans le Mc Donald’s de Krechtchatyk. Tout est parfaitement normal. La jeunesse kiévienne est aussi animée et enjouée que d’habitude. La serveuse me regarde avec un air qu’elle tente de garder détaché. Je sors par la porte qui donne sur la cour intérieure et dix mètre plus loin j’entre dans mon immeuble. En me lavant les mains, je vois, dans le miroir, un type au visage un peu noirci ayant une estafilade rouge sur la tempe. Puis je poste un résumé de ma sortie:
18/02/2014 – 15 : 00« Nombreux et violents affrontements en différents endroits du centre de Kiev. Toutes les tranches d’ages, hommes, femmes, enfants dépavent à tout va, cassent en deux les pavés et font la chaîne pour ravitailler les fronts. De Maïdan montent des groupes d’activistes avec casques, boucliers, bâtons, fusées, cocktails molotov. De Maïdan on monte aussi des soins, des pneus et de la nourriture. Charges des Berkouts et de la Milice, malheur à celui qui reste à la traîne de la débandade! Accrochages sur les toits pour tenter de déloger les Berkouts qui tirent et lancent des grenades sur la foule. Incendie de bâtiments. Sirènes d’ambulances. Erections de barricades en des temps records. »
18/02/2014 – 16 : 00 « Bruit continu de grenades assourdissantes. » (entendu depuis mon logement de Krechtchatyk)
EuroMaïdan annonce que la nuit va être dangereuse les Titouchky rodent dans les rues. Il est conseillé de ne se déplacer qu’en groupe. Je suis seul.

La nuit du 18 à 19 février

Il faut liquider Maïdan

18/02/2014 – 18 : 00 « Maïdan et Krechtchatyk sont isolés. Il n’y a plus de métro. Les bus, je ne sais pas. »
Des expatriés présents à Kiev m’écrivent ou me téléphonent pour me dire de ne pas sortir. Il en est de même de mes amis ukrainiens.
18/02/2014 – 19 : 00 « FRANÇAIS NE FAITES PAS LES AUTRUCHES COMME NOTRE GOUVERNEMENT! REGARDEZ CE QUI SE PASSE A KIEV. EXIGEZ DES SANCTIONS CONTRE LA MAFIA AU POUVOIR A KIEV! »
18/02/2014 – 19 :30 « Les bruits de grenade se rapprochent de Krechtchatyk. On dirait que le grand nettoyage final a commencé. »
Vers 20 heures, nous apprenons que le Ministre de l’intérieur a annoncé que Maïdan serait totalement neutralisé pendant la nuit. Etant à moins 100 mètres de la place j’ai envie d’aller voir ce qui s’y passe réellement. Mais ne comprenant rien de ce qui se dit, je redoute d’être entouré de Berkouts arrivant des ruelles perpendiculaires.
18/02/2014 – 20:22. « Bruits ininterrompus de grenades de plus en plus proches. Maïdan chante l’hymne ukrainien à pleine voix »

Maïdan brûle

18/02/2014 – 22:15 « Il me semble entendre des détonations des deux côtés de la rue Krechtchatyk. A moins que ce ne soit un écho que je n’avais pas encore perçu? »
18/02/2014 – 22:50 « Des flammes s’élèvent au fond de Maïdan. Pour l’instant, Krechtchatyk n’est pas directement attaquée »
18/02/2014 – 23 : 00 « C’est à Kiev, en ce moment. (lien posté avec webcam sur Maïdan) Dans une grande capitale européenne! Mais bon sang! Vous tous qui foutez des « likes »sur mes jolies photos de paysages, je ne vous vois plus. IL VOUS FAUT QUOI POUR REAGIR! Je vous DEMANDE de partager l’info. Et puis, il y a plusieurs manifestations par semaines, pour l’Ukraine, à Paris et dans les grandes villes occidentales. Allez-y! Bougez-vous! Je ne souhaite pas des « likes » évidemment! Mais c’est quand même autrement plus important que les histoires des coucheries de Hollande. J’essaye de faire passer des infos depuis plus de deux mois. Mais personne ne partage, et cette nuit la catastrophe est en train de se produire dans notre indifférence. Les explosions n’arrêtent pas. C’est la plus grande opération de guerre qu’une mafia n’ai jamais faite. »
19/02/2014 – 00:15 « C’est hallucinant la violence des explosions. Je ne peux pas croire à des grenades anti-émeutes, j’en ai pris quelques-unes unes cet après-midi. Le grand écran de Maïdan est éteint. Des défenseurs continuent à passer sur Krechtchatyk pour se rendre à Maïdan. » (Note : le grand écran de Maïdan s’est éteint car l’immeuble des syndicats sur lequel il se trouve est en feu).
19/02/2014 – 00 : 22 En réponse à une question reçue, je confirme par une photo que l’éclairage public est toujours allumé sur Krechtchatyk . J’ajoute : « Oui, mais on n’est pas à l’abri des Berkouts arrivant par les rues obscures et prenant les manifestants en tenaille. C’est arrivé en plein jour cet après-midi. »
19/02/2014 – 00:30 « Il n’y a plus de chants, plus de discours, seules les prières des prêtres reprises par la foule.
19/02/2014 – 01 : 00 « Nos pays n’ont rien fait: voilà le résultat. L’assaut en direct. »
19/02/2014 – 01:20. « Mais pourquoi laissent-ils Krechtchatyk, ouvert? C’est la dernière étape pour finir l’encerclement. Attendent-ils qu’il y ait le plus de monde possible dans la souricière? »
19/02/2014 – 02:20 « Des gens continuent à monter au front par Krechtchatyk. D’autres en redescendent. Je vois des flammes dans la cage d’escalier de la maison des syndicats, sur plusieurs niveaux. Le dernier étage est intégralement allumé: électricité ou incendie? Selon la presse, des personnes s’y trouveraient encore et ne pourraient en sortir. »

Une poignée de héros inconnus sont allés jusqu’au bout d’eux-mêmes

19/02/2014 – 06:30 « Maydan still stands »
19/02/2014 – 06:30 « Krechtchatyk n’est toujours pas coupée. Le jour se lève. L’éclairage public est éteint. La Maison des Syndicats et l’immeuble adjacent sont, intégralement, en feu. Des chants continuent à monter de Maïdan. Fortes explosions. Bruits ressemblant à des armes à feu. »
19/02/2014 – 06 :35 Contrairement à ce que je craignais, Krechtchatyk n’a pas été coupée par les Berkouts, ni envahie par les Titouchky, Maïdan rétrécie à une petite brisure d’écorce d’orange racornie, calcinée, épuisée, abandonnée par les activistes les plus « paramilitaires » a survécu grâce à la providence et grâce à l’héroïsme insensé de civils à bout de force et de fatigue. J’aurais toujours des remords de ne pas y avoir été pendant quelques heures durant la nuit. Mais quand j’ai pris cette décision je ne connaissais pas, et pour cause, le dénouement. Il fallait que je trouve un moyen pour rejoindre l’aéroport que l’on m’annonçait fermé. Quand je téléphone à Borispyl, ils me répondent que tout est normal et que les horaires sont respectés Toutes les voies d’accès au centre sont coupées. Je téléphone à Olesya, une amie, en lui demandant de bien vouloir me trouver un taxi. Personne ne veut venir. Elle met un message sur Facebook :
« Дякую людям, котрі допомагають зараз дістатися Bernard Grua до аеропорту. Бернард вдруге приїхав підтримати нас на майдан. Сьогодні вночі був там. Із самого початку допомагав правдиво висвітлювати та поширювати інформацію про події, що відбуваються в Україні. Бернард організовував локальні акції підтримки у Франції, зокрема у м. Нант. Дякую Бернарду! Слава Героям України! »
Finalement, Olesya me suggère de trouver un véhicule dans l’immeuble et de proposer à son propriétaire de le payer directement. Très peu de temps après je reçois, sur mon numéro ukrainien, un appel de France. C’est Europe 1 qui a lu mes communications de la nuit. Ils cherchent un français présent sur place. Leur envoyé spécial n’arrive que dans l’après-midi. Je leur indique que je ne suis pas exactement sur Maïdan mais que j’en suis très proche. En réalité, ils souhaitent que je leur dise à l’antenne ce que j’écrivais dans les heures précédentes. Nous passons un certain temps en ligne. J’en profite pour dire que nous n’assistons pas à une guerre civile mais à une insurrection du peuple contre des dirigeants corrompus. J’insiste sur l’urgence qu’il y a de prendre des sanctions contre la famille Ianoukovitch. Hélas ces deux éléments ne seront pas conservés dans la diffusion finale.
Mon témoignage téléphonique diffusé par Europe 1 à 07:35 le 19 février 2014, texte et enregistrement.

Il faut quitter Maïdan sans adieu

19/02/2014 – 08 : 30 Je n’ai toujours pas trouvé de véhicule. Je dois partir. Je discute avec une dame dans l’ascenseur, elle me dit de me rendre à pied à la barricade de Bessarabs’ka, au bout de Krechtchatyk. Je sors dans l’arrière cour avec mes bagages. Un des activistes veilleurs porte ma valise à roulette pour lui faire franchir la barricade entre mon immeuble et le Mc Donald’s. Nous avons partagé certaines angoisses communes mais lui, il n’a pas dormi, il est resté au froid, il a risqué toute la nuit d’être abattu, il a fouillé l’obscurité pour voir si l’assaut ne risquait pas de sortir de l’ombre. Alors que moi, ma témérité se limitait à sortir sur le balcon et à m’inquiéter pour ceux qui étaient dehors. C’est le monde à l’envers. Il me félicite, d’être présent à Kiev… « Ти брат ! » Nous nous étreignons. Je lui donne la moitié de mon paquet de cigarettes, en regrettant de n’être pas descendu avec du thé chaud à lui offrir. J’ai perdu du temps avec Europe 1, je n’aurai même pas 10 minutes pour aller sur Maïdan. Je pense à tous ces morts. J’aperçois d’énormes traces noires et encore quelques flammes qui sortent de l’immeuble des syndicats. Je devrais être soulagé mais je suis profondément déprimé de partir ainsi. Je n’ai même pas de colère ou de dégoût contre ceux à l’origine des horreurs de la nuit et de la veille. En réalité, je souhaiterais rester sur place C’est un sentiment assez étrange. Peut être est-ce aussi une sorte de contre coup traumatique ?
Je chemine avec mon sac de voyage et ma valise à roulette le long de Krechtchatyk comme tous les matins, dans d’autre villes, lorsque je me rends chez mes clients. L’activité est réduite pour le début de journée d’un mercredi. On voit des hommes casqués sur les barricades. Quelques habitants sortent de chez eux. D’ énormes plaques de métal sont posées sur les sorties du métro afin de les obstruer et d’empêcher l’intrusion de Berkouts. A Bessarabs’ka, il y a un taxi ! J’indique où je vais. Le chauffeur fait descendre son passager (?). Avant d’embarquer, je lui demande s’il est un Titushko. Il rit et raconte ce que je lui ai dit aux gardiens de la barricade qui s’en amusent. Je suis tranquille. Nous sortons du centre rapidement. Rien ne nous arrête. Le trafic est très fluide. Sur la voie de droite, en direction de Kiev, de longues files de véhicules et de camions sont bloquées et contrôlées. Je prends congés de mon chauffeur. Nous avons fait connaissance. Il m’a parlé de sa famille et de ses enfants. Nous nous quittons comme des amis en échangeant nos noms et nos numéros de téléphone.

Perdu dans l’autre monde

Dans le nouveau terminal de Borispyl, j’arrive dans un autre monde. Tout fonctionne. Tout est impeccable. On se croirait dans une grande métropole européenne, en paix totale. De larges écrans retransmettent les banalités habituelles de toutes les télévisions du Monde. Je me dirige vers le seul écran qui montre des images de Maïdan, où j’attends, hébété, mon heure d’embarquement. Je téléphone à ceux avec qui j’étais en contact et j’envoie un message à Olesya
19/02/2014 – 09 : 50 « Merci Olesya! je suis à l’aéroport. Je dois absolument être à Leipzig ce soir. Je suis admiratif du courage et de la détermination de tes compatriotes. La journée d’hier a été horrible, la nuit épouvantable. J’espère, j’espère que Maïdan va tenir. L’Ukraine est aujourd’hui la plus admirable nation d’Europe.Gloire à l’Ukraine! Gloire aux héros! »
Le 19 février au soir, après un changement à Vienne et un train entre Berlin et Leipzig, je suis à 17 heures,comme prévu (!), chez mon client
Le 20 février sera la journée la plus meurtrière. Mais,finalement, le 22 février au matin, Ianoukovitch a disparu. Je poste :
« Crazy Ukrainian people! They just not survive. They face adversity where all other people would have gave up. They back when there is no other possibility.There, they adapt to face the new monstruous strategy of the hugly criminal beast. And they go ahead, becoming stronger at each assault they get. Glory to Ukraine! »
Je ne savais pas que cela serait la dernière bonne nouvelle, concernant l’Ukraine, que j’aurais à donner. Depuis lors, les forces les plus sombres entraînent toujours plus loin ce pays sacrifié.

© Auteur: Bernard Grua Nantes, France, 01/11/2015, Nantes, mai 2015  Article initialement publié sur InformNapalm

Lire, aussi, l’article portant sur l’ensemble de la révolution de la dignité:

« À propos de Maïdan, un Nantais à Kyiv« 

Regardez la Vidéo « La Compagnie des Anges » de Babylon’13 reprenant l’ensemble des événement des  18, 19 et 20 février.

Toutes les photos sont de Bernard Grua 

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Auteur : Bernard Grua

Bernard Grua a une large expérience internationale. ll réside à Nantes et est expert en conseil, réalisation et analyse d'inventaires, préalablement manager dans un cabinet d'audit anglo-saxon , Diplômé de Sciences Po Paris, officier de Marine de réserve. Hobbies: photographie, géopolitique, patrimoine maritime, reportages dans des pays lointains