Pêche aux poulpes à Kerkennah

Tunisie, petite pêche côtière, à la drina, sur le plateau sous-marin des Kerkennah. Un métier en évolution d’où disparaissent les outils traditionnels dans un environnement fragilisé.

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Une voûte bleue, des étoiles filantes plongeant dans la brume

Il est cinq heures et demi du matin ce vendredi 30 septembre 2016. Le Raïs kerkennien Fathi Djebel, d’El Attaya, est en route depuis plus d’une heure sur sa felouque motorisée.Dès le départ, son premier geste a été d’allumer son canoun, avec du charbon de bois, sur lequel il préparera en permanence un thé très sucré. Outre son charbon, il a l’essentiel a porté de main: eau, biscuits, cigarettes. Son téléphone portable lui sert de lampe de poche. Dans une heure et demi, il sera sur les lieux où il a placé ses centaines de « drinas » (nasses) en plastique qui ont remplacé les gargoulettes en terre cuite de Djerba pour piéger le poulpe. Des étoiles filantes chutent du ciel constellé mais une brume basse mouille le bateau. Fathi n’a pas de carte, pas de compas de route. Pour l’instant il fait cap plein Est. Il retrouvera ses pièges grâce à un petit GPS de voiture indiquant que son diesel le propulse à une vitesse de 8 km/h.

La tranquillité du moment et une forme de torpeur incitent à une contemplation émerveillée mais aussi à une méditation mélancolique.
Pêcheur de Kerkennah sur sa felouque avant l'aube © Bernard Grua

Requiem pour la voile de travail

Quatorze ans ont passé depuis le précédent séjour dans l’archipel situé à 30 km au large de Sfax (Tunisie). Les magnifiques felouques ne glissent plus en silence sous leurs élégantes voiles latines. Kerkennah, un des ultimes sanctuaires de la voile au travail, est fracassé. Pour l’instant des charpentiers navals tels les Arous père et fils continuent à construire des merveilles. Ils mettent tout leur savoir et leur science dans l’assemblage de purs voiliers. Pour combien de temps, encore? Avec la motorisation, les formes évoluent et s’épaississent. Les embarcations sont plus lourdes, plus hautes et plus larges. Les étraves mieux défendues accroissent le fardage. Les mâts deviennent accessoires puis disparaissent.  

Impressions soleil levant

Il est six heures du matin. Voici près de deux heures que le Raïs fait route tout en buvant le thé qu’il prépare sur son canoun dans les vibrations et le ronronnement de tracteur de son moteur. Il est déjà bien au large. Pourtant le soleil émergeant derrière le banc de brume ainsi que derrière une charfia, grand piège à poisson, montre une eau transparente et très peu profonde où ondulent les posidonies. En pleine mer, a proximité de cette charfia, Fathi devine quelques embarcations au mouillage. Pêcheur solitaire, il n’a habituellement personne avec qui partager cette splendeur.

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Aube rouge – Photo Bernard Grua

Au loin un pastel

Saudade photo bernard GruaLa demi de six heures est passée Oui, ce qui pouvait être aperçu il y a quelque temps était bien un ensemble de bateaux et d’hommes. Depuis quand sont-ils là? Certains ont déjà de l’eau au-dessus de la taille. A plus de 15 km du rivage, ils sont dans leur « jardin », déroulant de grands filets autour d’un banc de mulets. Ces filets, ils les prennent sur des felouques sans gréement mais dont la coque de pur voilier, au faible franc-bord et au brion d’étrave vertical, est si belle. Dans quelques instants, ils frapperont l’eau avec des palmes pour faire sauter les poissons dans les claies. La « saudade » (damasa en arabe) est une pêche traditionnelle et communautaire qui a disparu depuis bien longtemps des rivages occidentaux. L’imagination vagabonde. L’harmonie de cette scène entre aperçue ne fait-elle pas penser à une sodade, d’autres îles, celles de Cesaria Evora?
Le Raïs continue, imperturbable, sa route plein Est. Toujours rivé à sa barre qu’il cale sous son bras, il alimente son canoun en charbon, se sert du thé et enchaîne les cigarettes. Le groupe de la saudade ne sera qu’un pastel de silhouettes se mouvant sans bruit. Voilà de nombreux miles nautiques que le téléphone portable ne passe plus. Quant à la VHF, Fathi Djebel en a-t-il une? Est-elle en état de marche?

Un soleil d’or

Charfia et soleil d'or sur la mer de Kerkennah © Bernard GruaPetit à petit, un soleil d’or disperse la brume sur une mer pure et lisse d’où émerge le rideau de charfia que l’on devinait. Cette beauté est celle de la mer des Kerkennah depuis des siècles. En apparence rien ne change dans l’espace où progresse la felouque Najha.

Rien ne change mais tout est si différent

Et pourtant, il y a tout juste cinq ans aucun moteur n’aurait troublé le silence matinal. Seule une voile latine aurait orné le ciel. Il y a deux ou trois ans le rideau aurait été celui des palmes vertes des dattiers. Beaucoup plus endurants, les tubes en PVC et les filets synthétiques progressent dans les charfias. « Tu sais », disait, deux jours avant, Amor de Remla, « les dauphins, ils sont sympas, ils sauvent même les gens quelques fois mais ils bouffent tout. Ils cassent tout. Aujourd’hui, ils ne peuvent plus rien contre nos drinas métalliques qui ont remplacé celles autrefois fabriquées avec du bois de palmier. Ils ne peuvent plus franchir nos filets comme ils traversaient les rideaux de palmes ».

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Dauphins en pêche – Photo B. Grua

Que deviendront ces matériaux, par la suite, quand ils seront hors d’état ou lorsque les charfias seront abandonnées? Des pièges mortels pour la faune infra-littorale? Les deux grandes îles de l’archipel sont aujourd’hui noyées sous un invraisemblable amas de détritus. Demain , il en sera peut-être de même de la prodigieuse mer nourricière de Kerkennah, incomparablement plus étendue que la terre hébergeant les hommes ou les femmes qui y travaillent en en faisant vivre leur famille depuis des générations.

Présence inattendue

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Felouques au mouillage – Photo B. Grua

Existe-t-il beaucoup d’endroits au monde où l’on peut trouver des embarcations au mouillage, à près de 11 nautiques (soit 20 km) du rivage, en toute sécurité, sans personne à bord? Depuis quand sont-elles ici, ces deux felouques garnies de leurs filets ? Attentent-elles une prochaine saudade ? Est-ce cet immense plateau sous-marin où les fonds peuvent faire moins d’un mètre de profondeur et dont les posidonies amortissent les vagues, qui permet de tels tableaux ?

Un paradis se meurt

On se dit que Kerkennah est un territoire amphibie unique. C’est pourquoi il ne peut être envisagé que dans sa globalité, tant en terme d’équilibre environnemental, qu’en terme humain. Kerkennah ne peut pas se réduire à ses deux îles principales, qui de Sidi Yousef, l’extrême Ouest, à El Attaya, l’extrême Est, s’étendent sur 35 km de long et bien moins de large, dans le golfe de Gabès. Sur une population d’environ 12 000 habitants permanents, environ 60% vivent directement de la pêche.

Accroissement de la salinité des terres, dégradation de la palmeraie, monté du niveau des eaux, subduction du rivage nord, pollution terrestre, pollution marine par l’exploitation pétrolière et les rejets urbains, constructions sauvages, extractions illégales de sable et de roche dans des terres soumises aux risques de la submersion, surexploitation de la ressource, destruction des fonds et des frayères par les chaluts benthiques interdits, abandon des méthodes ancestrales et durables telles les charfias, chômage des jeunes, anarchie depuis la révolution du jasmin, démission de l’Etat et abandon de son rôle de régulateur, un paradis oublié se meurt, près de chez nous, alors que nous parlons de « Miracle», voire de « Modèle tunisien ».

Article Pêche au poulpe Kerkennah par Bernard Grua
Source, « Encyclopédie berbère, P-Trousset

 Les poulpes sont là

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La 1ère drina – Photo B. Grua

Vers 7:00 du matin, après un peu moins de trois heures de route, Fathi, grâce à son petit GPS automobile a repéré la bouteille en plastique qui tient lieu de flotteur, liée à un pavé autobloquant (comme ceux de certains trottoirs de Remla), lui même noué à l’une des extrémités de sa première ligne où sont accrochées plusieurs dizaines de drinas. A l‘autre bout de cette ligne, on retrouvera des accessoires identiques. En avant lente, la barre ajustée avec le pied, commence un exercice rapide, physique et ininterrompu de près de cinq heures. Chaque drina est remontée et vidée de son, voire ses, poulpe(s). Elle est bouétée avec des fakrouns* (crabes verts) pris dans le saut rouge, taillé dans un bidon, régulièrement réapprovisionné depuis la glacière située sur la plage avant. Sur bâbord, Fathi a repoussé ce qui l’entourait précédemment : son sac, le canoun et la théière, le charbon de bois dans un ancien saut à peinture, rejoint par la bouteille d’eau. 

Drina photo bernard GruaJusqu’à 11 heures 30, Fathi Djebel va relever ses drinas. On y peut trouver des poulpes et des seiches qui seront commercialisés, des posidonies et des petits poissons (pataclès, mulets, rougets etc). Les petits poissons seront éventuellement conservés pour la soupe. S’il reste des crabes, ils sont remis dans la drina qui sera appâtée à nouveau avant d’être relancée par dessus bord.

Les nombreux poulpes et les quelques seiches sont conservés à tribord sur le pont contre le pavois. A la fin de la pêche, ces prises seront mises dans un bac puis couvertes de glace pour les trois heures de trajet de retour vers le port.

Poulpe photo Bernard Grua

Bernard Grua

Note:
* Les amis de Tunis contestent le terme de « fakroun » que l’on entend pourtant à Kerkennah. En effet ce terme désigne, en arabe , la « tortue ». Normalement crabe se dirait « saratan baher », cancer en français. Selon Mehdi Kachouri, le terme exact pour « crabe vert » serait « fakroun el bhar ». Pourrait-on traduire par « crabe-tortue »? Bref, « fakroun » pourrait donc être une sorte d’abréviation locale. Merci, en tout cas, à Nouha Bha, de Djerba, pour avoir tenté de dénouer cet écheveau.

© Auteur: Bernard Grua

Auteur : Bernard Grua

Bernard Grua a une large expérience internationale. ll réside à Nantes et est expert en conseil, réalisation et analyse d'inventaires, préalablement manager dans un cabinet d'audit anglo-saxon , Diplômé de Sciences Po Paris, officier de Marine de réserve. Hobbies: photographie, géopolitique, patrimoine maritime, reportages dans des pays lointains

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