Metz, le folklore, du pain bénit pour les falsificateurs ?

Le folklore, du pain bénit pour les falsificateurs - Bernard Grua
En ce moment, se tient au Centre Pompidou de Metz une riche exposition intitulée «Folklore» . Elle «explore le lien entre art et anthropologie». Philippe Dagen, dans «le Monde», se livre à un surprenant raccourci. Il en présente une interprétation réductrice, négative et trompeuse, tout en trouvant un bouc émissaire, la Bretagne.

Texte paru sur le site de l’Agence Bretagne Presse (ABP)

Tout est dans l’en-tête de cet article du Monde «Le folklore, du pain bénit pour la propagande nationaliste et régionaliste» (Voir l’article ). Le titre résume l’événement à une seule des nombreuses recherches exposées, tout en ignorant les intéressantes démonstrations, qui prouvent à quel point la création populaire a fécondé l’art d’aujourd’hui. Ce faisant, Philippe Dagen donne une définition infamante du terme «Folklore», que les organisateurs de l’exposition s’étaient bien gardés de déterminer. En effet, l’intention de Jean-Marie Gallais, responsable du pôle programmation du Centre Pompidou-Metz était de poser «la question de la place du folklore dans l’histoire de l’art moderne et contemporain»

La récupération du folklore par la propagande pétainiste

« Jeunes Filles du Pouldu » (Finistère, Bretagne, France, 1927 (?). Carte postale, impression photomécanique. MUCEM/YVES INCHIERMAN
« Jeunes Filles du Pouldu » (Finistère, Bretagne, France, 1927 (?). Carte postale, impression photomécanique. MUCEM/YVES INCHIERMAN – Note, voir 1915 sur la photo – Image accompagnant l’article du Monde de Philippe Dagen

Pourquoi, avec cette accroche, avoir mis une photo, datée de 1915, présentant deux jeunes femmes du Pouldu, village côtier du Finistère sud, fréquenté par Gauguin. Elles n’ont rien à voir avec le titre et, bien sûr, avec le pétainisme. Se livrer à un tel rapprochement est choquant, alors que les cérémonies du 18 juin ont rappelé l’éminente place prise par les Bretons au sein des tout premiers Français qui ont refusé la capitulation. Cela paraît encore plus incongru si on se souvient que l’appel du Général de Gaulle, à la BBC, fut doublé, en breton, par Charles-Marie Guillois Est-ce que le marin, en sabot sur le monument de l’île de Sein sous la devise «Kentoc’h Mervel» (Plutôt mourir), serait aussi du folklorisme pétainiste ?

Pourquoi ne pas avoir choisi, en guise d’illustration, une image d’Epinal représentant le Maréchal, un santon de Marseille à son effigie ou une assiette marquée de la francisque, dont il est question dans l’article ?

Il suffit de quelques vitrines pour rappeler combien la notion de tradition peut devenir toxique

René-Yves Creston 1898-1964 un artiste breton en quête d’altérité chez Centre de recherche bretonne et celtique

Pourquoi occuper un tel espace dans un texte aussi court en s’acharnant sur René-Yves Creston. Pourquoi le présenter comme un «folkloriste et dessinateur, celtomane fanatique»? Comme si Creston avait été un des créateurs de l’idéologie de la «Révolution Nationale». Comme si, à l’image d’un Président de la Ve République, il avait été décoré de la francisque. En effet, cet humaniste sociologue et artiste engagé n’a pas attendu août 1944 et la certitude d’une défaite de l’Allemagne pour adhérer, quatre ans plus tôt, aux Forces Françaises Libres ainsi qu’à l’un des premiers réseaux de résistance, celui du Musée de l’homme.

Cet étrange activiste, surtout connu pour ses travaux d’illustrateur

René-Yves Creston, le célèbre chef du fertile et remarquable mouvement Seiz Breur a eu pour objectif d’apporter un nouveau souffle aux Arts Décoratifs en puisant dans la culture bretonne. «…en France (René-Yves Creston) est… un acteur marquant du passage du folklore à l’ethnologie du proche…» Bref, René Yves-Creston est une personnalité et un artiste que tout oppose au réquisitoire «folklo» et partisan de Philippe Dagen. Son oeuvre en est témoin.

Il est difficile de répondre aux questions que suscitent la matière de ce texte, son illustration et son titre. Mais il est encore plus ardu de comprendre l’esprit de son rédacteur. Pourquoi un tel détournement ? Y avait-il une volonté de créer le buzz et, d’attirer ainsi les lecteurs en accumulant cet invraisemblable bric-à-brac ? Le plumitif avait-il une revanche personnelle à prendre ? En ces périodes de «Black Lives Matter», le racisme anti-breton est un des seuls tolérés voire encouragés, soit. Alors, le racisme primaire qui est exprimé, ici, est-il un simple cliché et une facilité rédactionnelle, ou correspond-il à une véritable animosité et au mépris manifesté par un professeur de la culture officielle académique ? Philippe Dagen a le droit de préférer Puvis de Chavannes à René Quillivic. Mais peut-il, pour autant, produire un texte révisionniste, qui ne fait pas honneur au journal « Le Monde » ? Est-il fondé à écrire, avec une telle désinvolture, une critique obscurantiste du travail de l’équipe de Jean-Marie Gallais ? Est-il autorisé, en usant d’un argument d’autorité, à insulter ainsi la Bretagne, les Bretons et la culture bretonne ?

Cela serait faire offense aux titres universitaires de Philippe Dagen que de penser qu’il puisse se tromper sur des connaissances largement partagées. Alors, pourquoi a-t-il choisi de tromper «son Monde» et ses lecteurs ?

ANNEXE:
Texte de l’article de Philippe Dagen

Exposition : Le folklore, du pain bénit pour la propagande nationaliste et régionaliste

Au Centre Pompidou-Metz, il suffit de quelques vitrines pour rappeler combien la notion de tradition peut devenir toxique quand elle est récupérée pour un usage politique. Par Philippe Dagen Publié le 17 juin 2020 à 07h00, mis à jour à 14h30

Les folklores se prêtent à des usages politiques. Vanter une tradition locale pour célébrer l’unité et l’ancienneté d’une nation, d’un peuple ou d’une culture est une pratique banale. C’est jouer le « nous » contre les autres, tous les autres, tenus pour suspects, dangereux et probablement conquérants : le « terroir » contre le « grand remplacement » autrement dit. Les exemples de tels appels à l’ancestral – ou prétendu tel le plus souvent – et au collectif abondent au XXe siècle et sont, avec une accablante régularité, liés à l’histoire des régimes autoritaires et des totalitarismes. Le régime nazi adorait les Bavaroises à tresses blondes et vastes robes. Bien des pays d’Europe centrale ont connu, ou connaissent de nouveau pour certains, des partis qui se disent volontiers paysans. Certains séparatismes actuels s’approvisionnent dans le stock des stéréotypes régionaux.

L’exposition « Folklore » du Centre Pompidou-Metz ne pouvait esquiver cette partie du sujet, mais elle a choisi de s’en tenir à un seul exemple, la récupération du folklore par la propagande pétainiste. Aussi tombe-t-on soudain, après la salle Brancusi, sur une image dans le style d’Epinal quoique imprimée à Limoges en 1941 : un laboureur rouge d’émotion soulève son chapeau pour saluer le Maréchal, qui parcourt les sillons en costume gris clair. Ce serait comique si, au-dessus de cette scène, n’était imprimé le slogan : « La terre ne ment pas », et, au-dessous, des phrases du discours de Pétain du 25 juin 1940 : « Je hais les mensonges qui ont fait tant de mal aux Français. »

Etrange activiste

Assiettes marquées de la francisque et autres symboles de la « Révolution nationale » – appellation officielle du régime de Vichy –, imageries provençales associant Pétain et Frédéric Mistral, santon de Marseille à l’effigie du Maréchal : il suffit de quelques vitrines pour rappeler combien la notion de tradition peut devenir toxique.

Un ensemble de dessins ressuscite pour l’occasion René-Yves Creston (1898-1964), folkloriste et dessinateur, celtomane fanatique, fondateur d’associations régionalistes, autonomiste soupçonné d’attentat contre une sculpture qui avait le tort à ses yeux de symboliser la réunion de la Bretagne à la France ; mais aussi élève de Marcel Mauss et collaborateur occasionnel du Musée de l’homme. Cet étrange activiste, surtout connu pour ses travaux d’illustrateur évidemment spécialisé dans les motifs bretons, oscilla durant l’Occupation entre pétainisme, collaboration et Résistance. Après la Libération, il reprit ses activités de folkloriste dans divers musées, à Rennes, Quimper et Saint-Brieuc.

Publié par Bernard Grua

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