Comment une région déshéritée d’Afghanistan sombre dans la famine sous la férule des Taliban ?

Comment une région déshéritée d'Afghanistan sombre dans la famine sous la férule des Taliban ?
Il s’agit d’un témoignage direct exceptionnel mais alarmant provenant d’une région afghane reculée et oubliée de tous. Loin des médias, la vie rude et démunie des populations locales est transformée, par les Talibans, en une déréliction et une misère extrême. Pris au piège dans un confinement implacable, les habitants ne peuvent pas échapper à ce qui est devenu un enfer sans espoir. Ceux qui, au plan international, blanchissent la réputation des talibans 2.0 devraient réfléchir à la lourde responsabilité qu’ils endossent. Ceux qui, dans un pays voisin, le Pakistan, célèbrent la victoire des Taliban comme une triomphe islamo-nationaliste devraient se rappeler que les personnes qui souffrent et meurent partagent, pour certaines d’entre elles, la même origine ethnique, la même langue, la même foi et les mêmes racines familiales.

Ceux qui exultent à ce qu’ils considèrent comme la défaite de Washington n’en sont pas moins indignes. La lointaine Amérique s’en remettra. Mais le malheur sera porté, sur place, par les plus pauvres.

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Environnement du témoignage

Ishkashim est une petite ville afghane de la province du Badakhshan sur la rive gauche de la rivière Panj (devenant, plus en aval, le fleuve Amou Daria). Sur une île, se trouve le poste-frontière avec le Tadjikistan. Celui-ci n’est pas éloigné de la bourgade tadjike du même nom, Ishkashim. De là, une étroite bande de territoire, la vallée du Wakhan conduit, vers l’Est, au Petit Pamir. Au bout, se situe la seule ligne de démarcation afghane avec la Chine (92 km). Autrefois, le corridor du Wakhan, long de 210 km, était une section active de la route de la soie, mais il a sombré dans l’isolement avec la fermeture des frontières au cours du XXe siècle. Au Nord, le corridor afghan du Wakhan est délimité par le Panj matérialisant la séparation avec la partie tadjike du Wakhan. Au sud, les hautes montagnes de la chaîne de l’Hindou Kouch marquent la séparation avec le Pakistan. Bien qu’oubliée par Kaboul, très isolée et pauvre, c’était une langue de terre paisible jusqu’à cette année, même pendant l’occupation soviétique. De plus, c’était la seule partie du pays où les Taliban n’étaient jamais entrés. Tout a changé à la mi-août 2021. Aucun journaliste n’est présent dans cette région éloignée dont les souffrances sont ignorées de tous.

GAUCHE — en bas : Ishkashim (Eshkashem), Afghanistan
CENTRE — haut : île du no man’s land avec le marché afghano-tadjik (fermé) entre les deux postes frontières
DROITE — milieu : Ishkashim (Eshkashem), Tadjkistan

Jusqu’à récemment, une instable piste défoncée reliait Ishkashim (2 600 m) à Sarhad e Broghil (3 400 m). Ensuite, le trajet jusqu’à Bozai Gumbaz (3 840 m), dans le Petit Pamir, devait se faire à pied ou à dos de chevaux, de yaks, voire de chameaux par des sentiers escarpés et dangereux. Au cours des deux dernières années, une route chinoise a été construite pour relier Sarhad e Broghil à Bozai Gumbaz avec l’intention de la terminer à la frontière avec le Xinjiang. Cette voie a probablement rendue possible la rapide et complète invasion des Talibans.

Corridor afghan du Wakhan

Hier, le 10 septembre 2021, j’ai eu une conversation sur Internet avec un jeune homme d’Ishkashim. Il n’était pas chez lui mais à côté de la rivière Panj d’où il pouvait attraper le réseau tadjik. On l’appellera d’un nom d’emprunt, Ahmed, pour ne pas mettre sa vie en danger.

Conversation du vendredi 10 septembre 2021 entre Ahmed & Bernard grua

Ahmed : Bonjour Bernard,

Bernard : Bonjour Ahmed, Dans un média français, j’ai écrit un article sur le Panchir. Tu peux le lire, grâce à Google Traduction.
Ahmed : Super. Merci pour ça. Malheureusement, le gouvernement pakistanais aide les forces talibanes à bombarder le Panchir.

Nous devons parler de ce qui arrive à ton peuple.
Je n’ai pas réellement Internet en ce moment. J’ai Internet uniquement pour les réseaux sociaux.

D’accord. Tu veux que je te copie l’article en français, ici, et sa traduction en anglais?
Oui. Mais je ne peux pas poster sur Facebook. Je suis en danger maintenant. J’essaie de quitter l’Afghanistan si je peux.

Tu es toujours à Ishkashim ?
Oui. J’essaye de passer au Tadjikistan, mais la frontière est fermée pour nous.

Si tu traverses la rivière Panj quelque part, quelles seront les réactions tadjikes ? Je veux dire celles de l’armée tadjike ?
Ils nous renvoient en Afghanistan. Beaucoup de gens ont traversé par la rivière. Ils les ont renvoyés.

Comment ces gens sont-ils reçus par les talibans, lorsqu’ils sont renvoyés ?
Les gardes-frontières tadjiks les donnent aux Taliban à la frontière d’Ishkashim. Ensuite, les Taliban les emmènent en prison.

As-tu vu quelqu’un renvoyé par un gardien tadjik qui serait sorti de son emprisonnement par les Taliban ?
Oui. Je connais des gens qui sont passés au Tadjikistan et sont revenus à Ishkashim.

Ont-ils été maltraités ?
Un peu.

As-tu entendu parler de certaines personnes qui auraient traversé le Panj avec succès?
Quelques familles.

A-tu des contacts dans le Badakhshan tadjik, qui aident les Afghans lorsqu’ils traversent ?
J’ai beaucoup de contacts, mais ils ne peuvent pas aider.

Pourraient-ils organiser une prise en charge pour toi dans la Wakhan Tadjik ?
Non, ils ne le peuvent pas.

As-tu entendu parler de personnes s’enfuyant au Pakistan à travers les montagnes de l’Hindu Kouch?
Personne ne traverse l’Hindu Kouch depuis la région du Wakhan ou depuis le district d’Ishkashim (vers le Pakistan). Les espoirs de sortie se concentrent sur la frontière tadjike.

Y a-t-il un soutien de la part des Wakhis pakistanais vis a vis des Wakhis afghans? Y a-t-il des passages via les cols de Broghil (3 798 m) ou d’Irshad (4 977 m) vers le Pakistan?
[Comme cela se faisait, dans les deux sens, depuis des temps immémoriaux, en cas de persécution.]
Aucune aide du Pakistan. Personne ne traverse là-bas.

Comment cela se passe-t-il entre le Pir Shah Ismaili [chef de la modérée communauté religieuse chiite ismaélienne du Wakhan] et les Taliban [extrémistes sunnites] ?
Il est à Qala e Panja (milieu du corridor du Wakhan). Il est silencieux. Il ne fait rien. Il n’a pas de de problème pour l’instant.
Il y a quelques Taliban dans le corridor du Wakhan.

Penses-tu que la Résistance puisse prendre le contrôle du couloir de Wakhan ?
Je ne pense pas.

Si vous détruisez les ponts entre Ishkashim et Bozai Gumbaz (Petit Pamir), les véhicules des Taliban ne pourront plus se déplacer.
Les talibans y sont déjà.
Mais ils sont peu nombreux.

Si vous coupez les connexions, ils seront piégés.
Personne n’est prêt à se battre contre eux.

Les Taliban ont-ils tué des gens à Ishkashim et dans le Wakhan ?
Non.

Y a-t-il beaucoup de soldats tadjiks à la frontière ? Les Tadjiks ont-ils peur d’une éventuelle intrusion des Taliban dans le Pamir tadjik ?
Oui, il y a beaucoup de militaires tadjiks à la frontière. Oui, ils ont peur des Talibans et des autres groupes terroristes.

Y-a-t-il des Chinois dans le Wakhan afghan, en ce moment ?
Non
[Rappelons qu’Ahmed est à Ishkashim. Il peut ignorer ce qui se passe dans les confins du Petit Pamir, où des militaires chinois ont été observés au cours de ces dernières années.]

Penses-tu que, sans la nouvelle route chinoise, les Taliban auraient pu aller plus loin que Sarhad e Broghil ?
Le gouvernement chinois aime travailler avec les talibans.
Je n’en sais pas plus sur la route (entre Sarhad e Broghil et Bozai Gumbaz) mais je sais que les talibans ont arrêté l’entreprise de construction dans le Petit Pamir.

Les chinois ont besoin de cette route. Penses-tu qu’ils feront pression sur les talibans pour qu’ils laissent la route s’achever ?
Je pense que oui.

Je me souviens des Wakhis célébraient l’amitié sino-afghane il y a un ou deux ans.
Ils ne connaissent pas la politique. Ils pensent aux affaires. Mais, aujourd’hui, pas d’argent, pas de services. Tout est arrêté. Ici, la vie est très difficile actuellement. Pas d’argent, ici, toutes les banques ont fermé. La nourriture est très chère.

Le fait est que le Wakhan est devenu stratégique pour la Chine. Ils veilleront à ce qu’il reste sous le contrôle des Taliban et/ou des mercenaires pakistanais.
Peut-être par les Taliban. Le peuple ne le permettra pas aux Pakistanais. Le Pakistan est notre ennemi.

Les talibans que tu vois, sont-ils 100 % afghans ? Sont-ils tous des Pachtounes ?
Quatre-vingt-dix-neuf pour-cent sont des Pachtounes d’Afghanistan et du Pakistan. Quelques personnes sont des Tadjiks afghans.

Veux-tu dire que tu as vu des Taliban pakistanais à Ishkashim ?
Quelques Taliban pakistanais sont venus ici. Mais ils sont partis à Kaboul.

Comment est la vie dans le Wakhan avec les Taliban ? Y es-tu allé depuis la mi-août?
J’y suis allé. Les gens s’inquiètent pour l’avenir.

Toutes les femmes du Wakhan sont-elles obligées de porter la burqa ?
Les femmes n’ont plus le droit de travailler avec les hommes. Maintenant, il n’y a plus aucun service dans le corridor du Wakhan. Aucun traitement, aucun médicament à l’hôpital du Wakhan. La situation est très mauvaise.
Si les femmes se rendent quelque part, elles doivent porter la burqa, mais les Wakhis sont pauvres. Ils ne peuvent pas acheter ce vêtement.
[Ahmed a présenté le travail de sa femme, expliquant pourquoi elle n’est plus autorisée à travailler. Ceci n’est pas détaillé, ici, pour éviter son identification.]

Les femmes wakhies sont-elles autorisées à travailler à l’extérieur, dans les champs, avec le bétail, etc. ?
Elles doivent travailler. Il n’y a aucun autre moyen de subsistance.

Alors, elles sortent seules dehors, sans burqa ?
Oui. Mais elles se couvrent le visage.

Les écoles sont-elles ouvertes ?
Toutes les écoles sont fermées. L’université aussi.
Tous les services sont arrêtés ici.

Tous les services sont arrêtés sur ordre des talibans ?
Oui.

Ce n’est pas ce que nous entendons.
Tu te souviens de l’office de tourisme ? Voici le bureau du tourisme et du gouverneur d’Ishkashim. Ici il n’y a aucun média pour montrer cela au monde.

C’est le poste de police près de la frontière d’Ishkashim si tu t’en souviens.
Ils ont détruit tout le bureau d’Ishkashim.

Je pense que tu devrais nous utiliser pour diffuser des informations à l’étranger. Mais nous devons nous assurer que tout ce que nous partageons est une information directe de ta part et que les photos sont prises par toi. Pas de seconde main.
Non, s’il te plaît, ne me mentionne pas, ils me tueront. Je suis en danger maintenant.

Bien sûr. Je ne citerai absolument pas ton nom, et même, je ne donnerai aucune indication permettant de t’identifier.
D’accord. Désolé, Bernard, je dois rentrer chez moi. Je suis près de la frontière tadjike, car j’utilise le réseau téléphonique tadjik pour Internet et ma batterie est presque déchargée.

OK Ahmed. Merci pour toutes les informations détaillées ! Pense-s-y : utilise-nous pour partager l’information avec le monde. Nous ferons de notre mieux. Nous sommes tellement désolés pour votre peuple. Nous voulons vous aider.
OK merci. Transmets-moi quelques informations sur le programme de visa d’immigration en France.

Les visas pour la France? C’est un problème très difficile. Laisse-moi te demander. Tu es ismaelien [minorité chiite persécutée par les Taliban]?
Oui.
Nous, Ismaéliens, sommes très peu nombreux en Afghanistan. Nous sommes en danger.

Sois très prudent. Assure-toi de ne pas avoir trop d’informations dans ton téléphone portable. Pense à la façon dont l’ISI (services secrets pakistanais) peut aider les talibans à surveiller les réseaux sociaux et les communications.
OK. Je sais que le gouvernement pakistanais aide directement les Taliban. Il y a deux semaines, le chef suprême des Talibans pakistanais s’est rendu à Ishkashim. Ils ont aussi visité la frontière avec des « voitures Balk » (Balk, la ville ?).

Discutons les jours prochains. Quand tu veux. Tous mes vœux pour ta famille.
Porte-toi bien. Désolé, de ne pas avoir de batteries pour te donner plus d’informations.

Ce sera pour plus tard. Ne t’inquiète pas.
D’accord

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Publié par Bernard Grua

Graduated from Paris "Institut d'Etudes Politiques", financial auditor, photographer, founder and spokesperson of the worldwide movement which opposed to the delivery of Mitral invasion vessels to Putin's Russia, contributor to French and foreign media for culture, heritage and geopolitics.

6 commentaires sur « Comment une région déshéritée d’Afghanistan sombre dans la famine sous la férule des Taliban ? »

  1. Bonjour Bernard. Je me suis rendu dans le corridor en 2012, durant 5 semaines. J’ai été très marqué par l’accueil des gens sur place. Je vous remercie de ces informations, même si elles sont très mauvaises. On y apprend heureusement qu’il n’y a manifestement pas eu de meurtres.
    Je ne sais pas si on peut faire quelque chose pour aider ? J’ai écrit un article sur le corridor pour Alpine Mag qui est sorti il y a 15 j, pour ne pas les laisser dans l’oubli, mais c’est bien sûr assez dérisoire…
    Merci !

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour Franck,
      Merci pour votre lecture et pour votre commentaire. Oui, nous sommes plusieurs dans ce cas. On ne sait pas quoi faire pour aider. J’ai adressé ce texte à Ouest-France. Je ne pense pas qu’il sera utilisé. On ne continuera donc qu’à parler de Kaboul.
      J’ai essayé de lire votre article sur Alpine Mag. Il est, hélas, réservé aux abonnés.

      Nous lançons un think tank sur le Pamir. Voici son introduction:

      Pamir has been, for a long time, a remote and a neglected High Asia region. However, its inhabitants are now facing fast and traumatic upheavals due to Taliban submersion, Chinese expansionism and Pakistan interferences. This enforces the need for a transantional vision.

      The Pamir Institute is an activist research and documentation group which aims at empowering the autochnous populations of « Bam e Dunya », the « Roof of the World ». Its area of concern embraces all the Pamirs from Afghanistan, China, Pakistan and Tadjikistan. It promotes politics and inititiaves oriented towards sustainable development, education, women rights, childhood protection, fair and independant justice. It is committed in material and immaterial heritage preservation and transmission. It strongly opposes domestic or external colonialism, sexual exploitation, local ressources spoliation, minority persecution, ethnic cleansing, hate speech, fanatism and religious extremism.

      Restons en contact, si vous le voulez bien

      J'aime

      1. Bonjour Bernard, merci de votre réponse.
        Oui bien sûr, je serai ravi de rester en contact et de m’intéresser aux actions qui peuvent être profitables aux gens sur place.
        Vous pouvez me contacter par courriel.

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